Une question de justice
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

Les Suisses s’octroieront-ils quelques jours de vacances supplémentaires? A une semaine du scrutin, les sondages indiquent que non, l’initiative de Travail.suisse pour un minimum de six semaines chômées sur cinquante-deux risque de se prendre un sacré bouillon. De quoi renvoyer aux calendes grecques (!) tout espoir de diminuer la charge de travail qui pèse sur les salariés.
Ce n’est bien sûr pas une surprise. La qualité de vie, dans l’esprit de nombreux Suisses, se mesure d’abord en termes de revenus et de parcours professionnel, et non en temps libre. La campagne de peur des opposants – disant le socle de la prospérité helvétique en danger – joue sur du velours.
La grande faiblesse des initiants est de n’avoir même pas essayé de fissurer ce modèle, en valorisant ce temps libéré du travail. Dans leur bouche, le supplément de vacances ne servirait qu’à récupérer d'une activité professionnelle devenue pathogène. Une respiration dont «l’économie» serait aussi bénéficiaire, puisque le travailleur reviendrait ensuite – frais et dispo – donner sa vie au travail. Triste horizon.
Loin de nous l’idée de sous-estimer l’argument de la pénibilité du travail. Le stress et l’isolement croissants des travailleurs inquiètent à juste titre les initiants. Ces fléaux demandent des approches spécifiques et diversifiées, qui vont du renforcement de la protection de l’employé dans l’entreprise à la redistribution du travail. En ce sens, les syndicats devraient explorer la semaine de quatre jours ou toute autre baisse du temps de travail hebdomadaire, bien plus créatrice d’emploi.
Davantage qu’une mesure sanitaire, les six semaines de vacances ne sont finalement que justice. Depuis l’instauration du plancher des quatre semaines en 1984, la hausse constante de la productivité n’a jamais plus été redistribuée sous forme de congés pour tous. On parle pourtant de progrès considérables dans la production de biens et de valeur, estimés à 1% par année1. Or, selon les calculs de l’économiste Jean-Pierre Ghelfi2, l’initiative de Travail.Suisse n’entraînerait qu’une hausse des coûts du travail de 1,5%. Qui plus est étalée sur six ans!
Le passage aux six semaines pour tous permettrait en outre de remédier à une seconde injustice: aujourd’hui, plus le travailleur est modeste et soumis à un emploi physiquement exigeant, moins il dispose de temps pour lui. Selon l’OFS3, si 70% des cadres suisses bénéficient d’au moins cinq semaines de vacances, ce n’est le cas que d’une minorité d’ouvriers et d’employés sans qualifications… Dès 110 000 francs de revenu, ils sont même quatre sur cinq à profiter de cinq semaines ou plus. Comme quoi, ce que les décideurs jugent impossible à octroyer aux plus modestes est déjà réalité pour eux.
- 1. Amélioration de la productivité du travail horaire déduction faite de l’inflation.
- 2. www.domainepublic.ch
- 3. Office fédéral de la statistique www.bfs.admin.ch.





