Un képi dans ma poubelle
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ENTRE LES LIGNES
Mes dernières chroniques abordaient des sujets plutôt mesquins: légalisation des drogues, chasse aux Roms, transformation de l’Etat social en Etat punitif. J’ai donc peur de passer pour un esprit étroit. Il est grand temps de prouver que, moi aussi, j’ai le sens de l’Etat – et surtout que, tel un Vert de gauche ou de droite, mon regard d’aigle porte loin dans l’espace et dans le temps. Alors parlons un peu de la taxe poubelle.
Tout commence par le principe du pollueur-payeur: tu salis, tu paies. Il s’agit, comme disent les économistes, de rétablir la vérité des prix en intégrant les «externalités» dans le coût des choses et des actions. Lorsque je roule dans ma grosse cylindrée, je ne paie que le véhicule, les assurances et le carburant. Mais mon activité impose à Dame Nature un coût invisible: le rejet de CO2 dans la pureté de l’atmosphère. Et ce coût, je ne l’assume pas. C’est ce qu’on appelle une externalité négative. Les décisions des acteurs économiques sont donc faussées: ils n’ont pas à subir tous les coûts réels de leurs choix. Le principe du pollueur-payeur fut inventé pour pallier cette déficience. Faisons payer une taxe CO2, et l’amateur de belles voitures sera contraint de tenir compte des coûts réels. Peut-être alors polluera-t-il moins. Par la magie des «incitations», le sens du devoir est intégré dans le marché.
C’est dans cette logique qu’on imagina la taxe poubelle. Faites payer une taxe sur chaque sac poubelle. Du coup, le consommateur rationnel sera incité à en utiliser le moins possible. Partant, il triera davantage ses déchets – et ne remplira ses sacs anthracite qu’avec les ordures non-recyclables. Une petite taxe, un petit «geste pour la planète», et le tour est joué. Les Verts sont enthousiastes. Et comme le principe du pollueur-payeur est inscrit dans la Constitution, le Tribunal fédéral a récemment statué que la taxe au sac était obligatoire. Les cantons romands s’y mettent donc peu à peu. Et Genève, qui résiste encore, ne va probablement pas y couper. Alors préparons-nous: le sac poubelle coûtera bientôt 2, 3 ou 4 francs pièce.
Certains esprits chagrins trouvent cela dur à avaler. La taxe poubelle est antisociale, disent les uns: c’est un prélèvement mécanique indépendant du revenu. Les pauvres vont être incités à trier leurs déchets; les riches pourront continuer à polluer comme avant. Tss, tss. Tant pis pour les pauvres. Et en plus, ces salauds mal éduqués, qui n’ont jamais vu les chefs d’œuvre de Yann Arthus Bertrand, recyclent probablement mal. Un coup de règle sur les doigts ne leur fera pas de mal. Les plus réticents demanderont alors pourquoi on ne taxe pas d’abord ces producteurs et distributeurs qui enrobent leurs produits dans deux tonnes de plastique inutile. Après tout, nos poubelles sont des cimetières à packaging. Et le consommateur ne peut embarquer ses aubergines en laissant leur emballage sur place. J’ignore quelle est la réponse officielle; mais parions qu’il y est question de croissance, de compétitivité et de Swiss Market Index. Cependant les plus farfelus ne se laisseront pas impressionner: la taxe-poubelle est une taxe sur l’existence; où il y a de la vie, il y a de l’ordure; taxer l’ordure, c’est taxer la vie. Pourquoi pas, alors, une taxe sur l’oxygène fixée au prorata de la capacité pulmonaire? Pourquoi pas une taxe enfant, puisqu’un enfant est un futur pollueur? Pourquoi pas une taxe cassoulet, puisque les fayots ont l’effet que vous savez et que le méthane offense Gaïa? Tss, tss. On verra ça plus tard.
Ok. Mais qui dit taxe dit possibilité de fraude: comment empêchera-t-on les mauvaises têtes de se débarrasser de leurs ordures dans des sacs non-taxés? En mettant sur pied une police des poubelles spécialement formée pour remonter à la source des fraudes – en fouillant les déchets, en retrouvant des tickets de caisse ou des vieilles enveloppes permettant d’identifier les coupables. Benjamin Constant le soulignait déjà il y a deux siècles: «En multipliant les lois, vous multipliez nécessairement les agents de l’autorité. Vous donnez par conséquent à un plus grand nombre d’hommes du pouvoir sur leurs semblables». La taxe poubelle n’échappe pas à la règle. Le corollaire inévitable de cette idée de génie, c’est donc le flicage. Des gens auront le droit de fouiller votre vie et de savoir quels médicaments vous prenez, quelle est la marque de vos préservatifs et quelles photos vous avez rageusement déchirées. Aucun problème: le libéralisme, bien entendu, c’est la liberté du commerce. Ce n’est pas la protection contre le grignotage de la sphère privée par des polices toujours plus ubuesques et toujours plus vulgaires. Seuls les anarchistes, les esthètes et les coupables peuvent trouver à y redire.
Le problème avec le socialisme, écrivait un poète, c’est qu’on ne trouvera plus personne pour ramasser la merde. Affinons l’analyse: l’avantage de l’écologie, par contraste, c’est qu’on trouvera toujours assez d’aspirants gardes-chiourmes pour venir la renifler.
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* Philosophe, auteur du "Dilemme du soldat. Guerre juste et prohibition du meurtre" et de "Gare au gorille. Plaidoyer pour l’Etat de droit"






Notre liberté est devenue une
Notre liberté est devenue une peau de chagrin...il est encore temps d'ouvrir les yeux!!!