Mercredi, 23 mai 2012

Triste et brillant professeur

SAMEDI 15 OCTOBRE 2011

Quarante-six ans, voilà le temps écoulé entre la première parution de Stoner aux Etats-Unis, en 1965, et la sortie de la version française, due au travail de la romancière à succès Anna Gavalda, de ce roman de John Williams. Né en 1922 et décédé en 1994, John Williams a publié en tout quatre romans, dont celui-ci. Le choix d’Anna Gavalda de traduire cet ouvrage se révèle judicieux: Stoner est de ces romans qui réussissent à éveiller l’intérêt du lecteur à partir de trois fois rien.
Dénué de lyrisme, triste et désespéré, Stoner n’en reste pas moins un roman passionnant. Il dresse le portrait d’un homme qui a en fin de compte gâché sa vie: William Stoner est passé à côté de l’essentiel, mais son grand amour a été la littérature. Né pauvre en 1891 dans une ferme du Missouri (Etats-Unis), le protagoniste est expédié par son père à l’université afin d’y apprendre la chimie des sols et l’agronomie. Mais il se produit quelque chose d’inattendu: Stoner découvre le monde de l’esprit, la poésie, la littérature, et cette révélation chamboule sa vie. Il délaisse l’agriculture et devient professeur de lettres. De sa faculté du Missouri, Stoner assiste de loin aux deux guerres mondiales, à la crise de 1929, se trompe d’histoire d’amour et finit par renoncer au bonheur. Tout cela le ronge mais au fond, rien ne le diminue, il continue à lire, se réfugiant pour ainsi dire dans la littérature. Car John Williams donne à voir le destin tragique d’un homme effacé et humble que ses proches et certains de ses collègues malmènent  – le roman tient également de la satire du milieu universitaire replié sur ses certitudes. Le personnage n’est pas drôle, et inapte à se fâcher. Face à sa femme qui ne l’estime guère, il trouve un exutoire limité dans une histoire d’amour avec une autre; un plaisir qui tourne court lorsque de malveillants ragots menacent de lui coûter son poste, en cette puritaine Amérique. Stoner encaisse, au rebours de son attitude avec ses étudiants, où il se montre loquace, passionné, habité par son savoir. Au final, on se dit que si l’endurance (ou est-ce de l’obstination?) n’offre ni bonheur ni joie, elle permet de survivre. Stoner est un brillant perdant, un humble génie déchiré.

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