Mardi, 21 mai 2013

Smells like Kurt’s Spirit

VENDREDI 24 FéVRIER 2012

GENEVE • «Teenfactory» de Palese, au Grütli, a la forme d’un hommage théâtral à la figure de Kurt Cobain. Remuant.

Au début, il y a quatre musiciens. Ceux du groupe Black Willows, qui empoignent leurs grattes et baguettes. Dans un silence assourdissant, c’est ensuite au tour de cinq freaks d’envahir le devant d’une scène dépouillée. Perchés derrière leurs micros, sportif maladif, groupies punk, cheerleader moustachu et autres teen spirits nous narguent ainsi un bon moment avant d’éructer l’infernal refrain de la chanson «Tourette’s» de Nirvana.

D’emblée, Teenfactory, à l’affiche du Grütli genevois jusqu’au 4 mars, ne sent pas l’hommage muséal à la rockstar maudite. Ni la complainte intéressée. Attilio Sandro Palese a imaginé son œuvre en lisant le journal intime de Kurt Cobain, entamé par le chanteur à l’âge de 17 ans. Portée frontalement et collectivement sur scène par plusieurs comédiens, la pièce-concert s’apparente à une évocation éclatée, répandue telle quelle, qui partirait du recyclage de la poésie de Cobain – fragments lyriques hallucinés qui, par leur rhétorique dérangeante, contaminent telle une tumeur salvatrice cet environnement corrompu de santé qui était le sien («dehors les massacres des tondeuses métalliques continuent», «partout l’amour manque, même les papillons se suicident»). La poésie crue et organique de l’ado blond aux «yeux sincères» se mêle alors à l’écriture de Palese pour nous raconter en filigrane la parabole de l’enfant prodige. En toile de fond, on trouve la petite et pauvre ville d’Aberdeen, qui inspirera au jeune Cobain le dégoût envers petits et grands systèmes, avant de lui insuffler irrémédiablement – via la découverte des Melvins – le goût pour une musique tout sauf apaisante: le punk-rock, devenu grunge lorsque les trois Nirvana sortent enfin de leur garage pour secouer le monde.
De monologues remuants en pertinentes réinterprétations de «Heart Shaped Box», «Milk it» ou «You know You’re Right», on en arrive à un improbable quiz cérémonial qui scelle l’amour entre Kurt Cobain et Courtney Love – impayable, le récit de la rencontre malade et démente entre les deux personnes dans les toilettes d’un club! Un amour qui n’empêchera pas la mort du héros. Et avant ça, le lot de paranoïa, douleur (lire toxicomanie) et dégoût – envers l’influence des majors, par exemple –, qui lui souffleront le geste suicidaire: «J’ai une maison de 15 pièces. Je peux tout m’acheter mais je ne veux plus rien... J’ai perdu mon cœur dans cette maison de 15 pièces.»

Ainsi, après le retour en «civil» sur scène des cinq comédiens, c’est à «Where Did You Sleep Last Night» de susciter une fois encore la chair de poule. Car à ne pas s’y tromper, l’exhumation porte avec soi le vent d’une époque qui, à défaut de corrompre aussi ceux d’aujourd’hui, ébranlera à coup sûr les «esprits d’ado» de l’époque.

 

> Jusqu’au 4 mars, Grütli, 16 rue Général Dufour, Genève. Mardi 28 rencontre publique. tél. 022 328 98 78, ou www.grutli.ch
> En tournée le 9 et 10 mars au Romandie de Lausanne.

 
Le Courrier
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