Razzia sur d'étranges reliques
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«Dans la cuisine, Helena finissait de bichonner Richard Burton, lui enfonçant le crâne sous l'eau jusqu'à ce qu'il arrête de faire des bulles par les yeux.» A priori, à lire ce qui arrive à l'acteur de cinéma gallois, il y a comme un os... Et justement, ce sont des histoires de fémurs, tibias et autres débris humains qui forment à n'en pas douter le squelette du dernier roman en date de Richard Beard, Le Porteur d'os.
Du grand art, car le facétieux écrivain britannique démontre un indéniable talent. De plus, le lecteur ne se contentera pas de rire à s'en tenir les côtes, il découvrira aussi que cette fiction a pour cadre la Suisse, Zurich un peu et, le plus souvent, Genève, quoiqu'une partie du roman se déroule au Royaume-Uni, pays d'origine des personnages centraux: le diacre James Mason, sa fiancée Helena et Moholy, antiquaire aux idées délirantes.
une hanche de calvin
James Mason a perdu son père. Sa mère a pris la fuite. Sa foi vacille. Qui plus est, faute de fidèles, son église va fermer, rachetée par un antiquaire interlope nommé Moholy. Le jeune diacre récupère dans le sanctuaire un orteil de saint Thomas Becket – un archevêque de Canterbury assassiné dans sa cathédrale le 29 décembre 1170 – et cette relique va hanter son esprit. A court d'argent, il entame une carrière de pilleur de tombes pour alimenter un trafic international de reliques, et pas forcément celles de saints: il peut s'agir d'une rotule du psychanalyste Carl Gustav Jung ou d'une hanche de Jean Calvin. Voire d'un tibia du comédien Richard Burton qui, comme le public genevois le sait peut-être, a été inhumé à Céligny. Quant au monument funéraire du réformateur Calvin, il se trouve dans le cimetière des Rois, à Genève. Pas étonnant dès lors que cette nécropole occupe dans le roman une place importante. On y fait même allusion à l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, également enseveli parmi les célébrités de ces augustes arpents.
Il serait néanmoins abusif d'imaginer un Richard Beard respectueux d'un vérisme documentaire en baladant ses personnages à travers Genève. L'écrivain joue en toute liberté avec les événements, inventant une mise à sac de la sépulture de Jean Calvin ou un pillage nocturne du cimetière de Céligny, dernière demeure de plusieurs toutous de luxe de celle qui partagea un moment la vie de Richard Burton, Elizabeth Taylor.
Autre moment décoiffant du Porteur d'os – outre les exhumations secrètes – et qui ne laissera pas de marbre le lecteur du Courrier, le passage de James et Helena au milieu d'une énorme manifestation altermondialiste à Genève, qui rappelle les rendez-vous de mai 1998 et de juin 2003... avec la fantaisie de l'écrivain en plus! Place Neuve, Bastions bruissent d'une multitude de protestations. Beard lie ce grand rassemblement à l'intrigue du roman, insérant des «alters» déguisés ou vêtus d'habits aux dessins figurant des ossements et prenant Calvin à témoin ou à partie selon les cas. Dérision? Pas seulement: çà et là, l'ouvrage égratigne la Suisse, coffre-fort du monde. On a droit en outre à une visite rapide et sans pitié du Musée de la Croix-Rouge, avenue de la Paix.
ICONOCLASTE ET absurde
En près de 300 pages épiques, cocasses et largement iconoclastes, Richard Beard raconte une folle aventure relevant de l'exaltation mystique autant que de l'absurde, du nonsense. Les chasseurs de trésors osseux s'activent, en quête à la fois de richesses et d'eux-mêmes. Amants aux relations parfois tumultueuses, Helena et James s'évitent puis se retrouvent, car le temps presse: n'attend-elle pas un enfant de lui? Quant à ce dernier, il souffre du blues causé par une vocation fragile, tout en voyant dans sa mission de pilleur de tombes un moyen de retarder un peu l'heure d'opérer des choix, de se fixer.
Les aléas de cette histoire délirante sont contés avec brio par un auteur maniant un style riche dont l'humour, au besoin pince-sans-rire, ne lasse jamais. D'autant que Richard Beard se permet en chemin de revisiter le christianisme, un peu comme s'il se payait la tête de Dan Brown et de son Da Vinci Code. De fait, Le Porteur d'os est un roman qu'il faut se donner le temps de lire. Il ne déçoit jamais, il transporte.





