«Qui peut dire comment s'applique la loi en Suisse?»
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Trop de flou et d'arbitraire dans l'application de la loi. Le Groupement romand d'études des addictions (GREA) qui réunit des professionnels de la prévention appelle à une dépénalisation de la consommation et à une réglementation du marché du cannabis pour clarifier la situation. Rencontre avec son secrétaire général, Jean-Félix Savary.
La majorité des partis se sont prononcés contre la légalisation de la consommation du cannabis. Une erreur selon vous?
Notre position de professionnels a toujours été de défendre la réglementation du marché. Que les partis politiques soient contre, c'est compréhensible. La consommation du cannabis est une question hautement sociale et politique. Mais notre rôle est d'amener sur la table les enjeux de santé publique. Pour réduire les problèmes liés à la consommation des substances psychotropes, nous ne pouvons pas nous placer dans une position de refus d'entrée en matière quand on a en face de nous des gens qui sont dans une consommation problématique. Il faut regarder la réalité en face et constater que la politique actuelle n'arrive pas à atteindre son objectif: éliminer le cannabis. Pour notre part, nous préférons donc tenir un discours plus pragmatique.
Vous dites que l'opinion n'est pas prête à accepter une réglementation du marché du cannabis. Pourquoi?
Le monde politico-médiatique a tendance à envoyer un message diabolisant la consommation. La peur domine. Or, pour agir sur les groupes à risques (mineurs, personnes avec pathologie mentale, etc.), nous avons besoin d'un marché réglementé. Un marché sur lequel l'Etat va intervenir avec un objectif spécifique. Comme pour la consommation de tabac ou d'alcool. Les solutions sont multiples. On peut agir sur les prix, sur l'âge minimal légal de la consommation ou encore imaginer un système de carte ou d'ordonnance. On a toujours l'idée que la dépénalisation facilite l'accès aux produits, nous soutenons l'inverse.
Comment la consommation du cannabis a-t-elle évolué depuis 2004?
Les études tendent à montrer qu'elle aurait plutôt baissé. De manière générale, dans la plupart des statistiques liées à la consommation de drogues, on remarque une hausse forte, puis une stabilisation. Apparemment, pour le cannabis, le pic de consommation a été atteint en 2000. Depuis, on assiste à une diminution. Quant au taux de THC, il est difficile à évaluer du fait que le cannabis se vend au marché noir. On peut penser qu'il n'a pas beaucoup évolué par rapport aux années précédentes. Le changement émane surtout de l'avancée des études sur le cannabis ces quinze dernières années.
Selon vous, la prohibition n'aurait jamais influer significativement sur la progression de la consommation...
On a assisté à une augmentation de la consommation de cannabis depuis sa pénalisation en 1968. C'est assez drôle d'ailleurs: une certaine droite nous taxe de soixante-huitards attardés, alors que 1968 est exactement l'année où a commencé la répression. Paradoxalement, cette dernière est strictement stable dans le temps. On compte trente mille dénonciations par année. Et ce sont les cantons avec le plus grand nombre de consommateurs où la prohibition est la plus stricte.
Consommé à l'excès, l'alcool est aussi dangereux que le cannabis. Ne faudrait-il pas tenir un discours plus global sur les substances psychotropes?
C'est bien sûr notre optique. Chez les consommateurs problématiques, on observe souvent une surconsommation de cannabis et d'alcool. En effet, la surconsommation est davantage liée à un comportement qu'à un produit. On parle de plus en plus de polyconsommation. Aujourd'hui, il devient difficile de parler d'un pur héroïnomane. Le problème n'est pas le produit en soi, mais l'interaction entre le produit, la personne et son environnement. Il serait sensé de coordonner la politique de prévention de la consommation du cannabis et celle de l'alcool et du tabac.
Les modifications de la loi sur les stupéfiants qui sera discutée lors de cette session favoriseront-elles la lutte contre les addictions?
On s'est beaucoup battus pour que cette loi passe. On se réjouit de l'ancrage dans le texte juridique de la politique des quatre piliers (prévention, réduction des risques, soins, répression) qui permet d'agir à la fois sur l'offre et la demande. La vision dominante tend à focaliser sur l'offre. Or, on voit que pour modifier un comportement, il faut aussi agir sur le consommateur. Le discours que la société tient sur le cannabis doit être clair pour être compris, entre autres, des adolescents. Qui peut dire aujourd'hui comment la loi s'applique en Suisse? Le message qu'on fait passer est que le cannabis est interdit, mais que la loi est inapplicable, et que par conséquent la consommation tolérée.
Politiquement, qu'attendez-vous des autorités?
Nous souhaitons que le parlement se prononce sur la question du cannabis et mette sur pied un contre-projet, qu'il prenne ses responsabilités. Nous ne pouvons continuer dans cette situation, où le parlement refuse de sauter l'obstacle depuis si longtemps. I





