Prix unique du livre: le cas français
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LUNDI 27 FéVRIER 2012
Le prix unique du livre a seulement ralenti la disparition des librairies en France. Quid en Suisse en cas d’acceptation du principe?
JPDS
CULTURE • Trente ans après son entrée en vigueur, le régime du prix unique du livre a permis de sauver nombre de petites librairies. Mais, globalement, il n’a pas réussi à protéger ce secteur culturel d’une crise profonde.
Comme l’abolition de la peine de mort, c’est l’une des premières lois que vit voter François Mitterrand, à peine élu à l’Elysée. Dès août 1981, le régime du prix fixe du livre fut approuvé par le parlement. Il devint même un symbole de ce qui, depuis, fait figure de marqueur d’une certaine doctrine politique française: «l’exception culturelle».
A savoir, la conviction que le livre, et, au-delà, tout produit culturel, ne peut ni ne doit, vu sa nature particulière, être laissé à la logique pure du marché. Ce dernier, au contraire, doit être encadré voire régulé, concernant ces produits. Au fil des ans et des décennies, cette «exception culturelle» traversa d’ailleurs les frontières. La «loi Lang» elle-même – du nom du ministre de la Culture de François Mitterrand – est devenue un «formidable article d’exportation», selon le Conseil français du Livre: une quinzaine de pays dans le monde ont adopté un dispositif similaire (voir ci-dessous).
Unanimité persistante
En 2012, trente ans après son entrée en vigueur (en janvier 1982), la loi sur le prix du livre fait toujours l’unanimité, en France: cette unanimité qui, déjà, avait caractérisé le vote par lequel le Parlement l’approuva. En trois décennies d’alternance politique, rares, en fait, furent les velléités de détricoter ce dispositif. La «loi Lang» partait d’une crainte. Avant son entrée en vigueur, chaque vendeur de livres avait la liberté de fixer à sa guise le prix de ces ouvrages. Les grandes surfaces, vu leurs marges de manœuvre plus importantes que celles des petites librairies, pratiquaient sans coup férir d’importants rabais. A terme, non seulement la majorité des librairies indépendantes risquaient de disparaître, mais aussi la plupart des livres ne relevant pas de la production littéraire «de masse»: standardisée, commerciale. La «loi Lang», dès lors, imposa que chaque livre, quel que soit son lieu de vente, soit vendu à un prix fixé par l’éditeur ou l’importateur, prix imprimé sur la quatrième de couverture de l’ouvrage. Seule autorisée: une remise ne pouvant dépasser 5% du prix de vente du livre.
Une gestation houleuse
L’unanimité des parlementaires à l’époque et celle dont jouit toujours le régime aujourd’hui ne doivent toutefois pas faire oublier qu’il n’en fut pas toujours ainsi. La «loi Lang», en effet, eut un processus de gestation houleux. Le Ministère de la culture se heurta de front à la fois au secteur des grandes surfaces, aux associations de consommateurs, ainsi qu’à la plupart des médias. La première année d’application du régime fut même très chaotique.
Pour preuve, selon la petite histoire, en décembre 1982, Jack Lang songea rien moins qu’à faire limoger le patron et cofondateur de la Fnac, André Essel, qui faisait barrage au nouveau régime. Cette enseigne n’était pas la seule à faire de l’obstruction, au nom de l’invocation du droit du consommateur à une culture bon marché.
Trente ans plus tard, aussi paradoxal que cela puisse paraître, la «loi Lang» fait toujours l’unanimité, mais la même unanimité est de mise pour considérer... qu’elle n’a pas complètement rempli ses objectifs. Côté pile, le prix fixe du livre «a permis de contenir efficacement la menace que faisait peser l’extension des réseaux de grande distribution sur l’existence des librairies indépendantes». C’est ce qu’écrivit Antoine Gallimard, dans le rapport de sa «Mission de réflexion sur la librairie indépendante», qu’en septembre 2007 il remit à l’actuel chef de l’Etat.
Le Syndicat de la librairie française (SLF) est du même avis. A ses yeux, «en évitant une bataille déséquilibrée sur les prix entre les différents circuits de vente du livre, le prix unique a permis au réseau des librairies de se maintenir et de se moderniser». Pour le SLF, l’illustre bien, a contrario, le sort que subirent les disquaires indépendants: «Dans le même temps, eux n’ayant pas bénéficié d’un tel régime, ils ont disparu dans leur quasi-totalité.» Rien de tel pour l’écrit. De 1982 à 2012, a été maintenu un réseau de diffusion et de distribution des livres diversifié, sur l’ensemble du territoire français. Parmi les quelque 25 000 points de vente de livres qui y sont dénombrés, figurent toujours quelque 3500 librairies indépendantes.
Dispositif insuffisant
Mais, côté face, il y a un aspect du bilan de la «loi Lang» qui est insatisfaisant. Et nul en France n’en disconvient. Pour Antoine Gallimard, «ce dispositif se révèle aujourd’hui insuffisant pour protéger durablement» les librairies indépendantes. Ce que confirme le ministre Mitterrand: «Un grand nombre de librairies en France sont aujourd’hui dans une situation économique et financière très précaire», affectées par trois «tendances profondes»: un chiffre d’affaires en recul, des charges qui s’alourdissent, et une rentabilité qui s’effrite. D’où la nécessité de continuer à mettre en œuvre des politiques publiques de soutien à ce secteur. Pourquoi? Parce que, malgré tous ses mérites, la «loi Lang» n’a rien pu faire contre une tendance lourde. Cette tendance, qui n’est pas propre à la France et qui touche aussi la presse, c’est le recul de la lecture d’imprimés, au profit d’autres types de loisirs culturels comme la musique, l’audiovisuel ou les nouveaux médias électroniques. Le dernier rapport en date de cette étude (publié début 2012, et se rapportant à 2008) l’atteste, une fois de plus. «La lecture de livres baisse de manière significative au sein de la population de 15 ans et plus.» Les lecteurs de 2008 lisent en moyenne cinq livres de moins par an que leurs homologues de 1973. Et cette baisse de la lecture régulière de livres «touche toutes les catégories de population sans exception, milieux diplômés compris». I
La librairie résiste grâce à ses réseaux
Certes, globalement, dans le domaine du livre, la librairie a un peu mieux résisté que la grande distribution. La librairie indépendante reste d’ailleurs le premier réseau de vente au détail de ce produit, occupant à elle seule un gros tiers du marché. Mais «ses positions ont régressé sur les dix dernières années», face aux autres canaux de diffusion du livre que sont la grande distribution, les grandes surfaces culturelles (Fnac, etc.), et, plus récemment, la vente en ligne. Et, selon le rapport Gallimard, si la librairie indépendante «maintient sa place en littérature et en sciences humaines (50% du marché), elle fléchit de façon inquiétante pour la littérature jeunesse, les dictionnaires et le domaine pratique».
Ce contexte difficile se traduit doublement. D’une part, très prosaïquement, nombre de libraires souffrent, financièrement. Selon une étude sur la situation économique de la librairie indépendante, en France, «23% des librairies ont un résultat courant négatif, ce chiffre montant à 31% pour les petites librairies».
D’autre part, le secteur de la librairie est très à cran. Il monte régulièrement au créneau contre les pouvoirs publics, dès que sont envisagées des mesures susceptibles d’encore l’affaiblir. L’ont bien montré, ces dernières années, les protestations des représentants de la librairie contre les violations de la «loi Lang» par des sites de vente en ligne de livres: violations qui ne seraient pas rares et seraient très souvent impunies. De cette tension, a témoigné aussi, ces derniers mois, tout le débat, enflammé, autour de l’imposition du régime du prix fixe à la vente par internet. Sans parler de l’acrimonie qui a été celle du secteur de la librairie lors du récent relèvement (de 5,5% à 7%) de la TVA sur le livre. BDE
La majorité des pays européens l’appliquent
Le prix réglementé du livre est appliqué par 15 pays de l’UE. La Suisse pourrait le réintroduire si le peuple le décide le 11 mars. Le Danemark s’est repenti de la déréglementation du marché du livre introduite là-bas il y a un peu plus d’un an. Depuis, le chiffre d’affaires des éditeurs a fléchi et les livres sont vendus plus cher. En Norvège, le prix du livre fait l’objet d’un accord de la branche, comme ce fut le cas jusqu’en 2007 en Suisse alémanique. Ce pays souhaite faire un pas de plus et ancrer le principe d’une réglementation dans une loi, à l’instar du parlement helvétique l’an passé.
La Grande-Bretagne et la Suède ont en revanche supprimé le prix réglementé du livre mais les répercussions n’ont pas été identiques. Le nombre de librairies a chuté dans ces deux pays mais cela résulte vraisemblablement aussi d’autres facteurs: expansion du commerce via internet et évolution des habitudes de lecture. En Suède, le prix du livre a été dérégulé en 1970 et son effet a été longtemps peu perceptible, car les professionnels (éditeurs et marchands) se sont entendus sur les prix jusque dans les années 90. Ils
se sont ensuite surtout inquiétés de la menace d’internet. Jusqu’en 2007, le chiffre d’affaires des librairies suédoises a augmenté, notamment en raison d’une baisse de la TVA. ATS
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