Jeudi, 29 septembre 2016

Pas de pogo en Israël

Samedi 14 janvier 2012
Jello Biafra s’est retrouvé dans la position inconfortable du «briseur de grève» en s’apprêtant à contrevenir au boycott culturel d’Israël. DR

Les milieux alternatifs sont aussi concernés par le boycott culturel d'Israël. Un réseau international baptisé Punks Against Apartheid se charge de le leur rappeler.

Fin novembre, on apprenait l’annulation par MF Doom de son concert prévu à Tel-Aviv, moins de vingt-quatre heures avant sa prestation. Le mystère plane sur les motifs réels du rappeur américain au masque de fer. Toujours est-il qu’il s’est tiré d’une mauvaise passe, car il était mis sous pression par la campagne internationale de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) et par l’alliance des Artistes contre l’Apartheid, qui lui a adressé une lettre ouverte. «Vous jouerez à 30 minutes de chez moi mais je ne pourrai pas venir, simplement parce que je suis Palestinien. Je vis dans une prison qui se nomme Cisjordanie.» Signé: Boikutt, rappeur palestinien de Ramallah.
Ces derniers mois, la campagne BDS n’a cessé de rallier à sa cause des personnalités artistiques de premier plan: Ken Loach, Jean-Luc Godard, Meg Ryan, Dustin Hoffman, Mike Leigh, Elvis Costello, Roger Waters, Brian Eno, Annie Lennox, Carlos Santana, Pixies, Massive Attack, Oumou Sangaré, Natacha Atlas... La liste est longue, fruit d’un intense lobbying destiné à frapper l’Etat d’Israël au niveau de son image de marque.
En France, la pression s’est exercée sur Vanessa Paradis ou Mireille Mathieu. Dernière cible en date: Jane Birkin, qui a maintenu sa tournée dans l’Etat hébreu. Ce week-end, elle y interprète entre autres des chansons de Serge Gainsbourg. «Je me suis dit: pourquoi faire souffrir les gens? Isoler encore un peu plus un pays isolé, malheureux de son sort, compliqué, c’est une vacherie dont je n’étais pas capable», a-t-elle expliqué lors d’une conférence de presse à Tel-Aviv, relatée par l’AFP. Reconnaissant que «la situation est telle que maintenant il faut que cela soit complètement séparé [les concerts en Israël et dans les Territoires palestiniens]», elle a promis d’aller chanter à Ramallah en avril, à ses frais.

La polémique Jello Biafra
Les chanteurs célèbres ne sont pas les seuls à être dans le collimateur de la campagne BDS. La scène alternative est agitée par le même conflit de conscience, car les groupes de punk-rock, de metal et les DJ électro sont aussi invités en Israël. Jouer pour le public israélien revient-il à cautionner la politique officielle? Oui, répond Punks Against Apartheid, un réseau créé pour sensibiliser les artistes alternatifs et les «mettre devant leurs responsabilités». Le point de départ a été la polémique créée par Jello Biafra, ancien chanteur des Dead Kennedys et agitateur notoire, lorsqu’il a annoncé son intention de se produire à Tel-Aviv avec son groupe The Guantanamo School of Medicine. D’intenses pressions de la part des mouvements pro-palestiniens et un vif débat dans la communauté punk – au sens large du terme, recouvrant la scène artistique indépendante et radicale – ont eu raison du projet. Jello Biafra est néanmoins allé sur place s’informer de la situation 1. La bête noire de la censure et de la droite étasuniennes retient cet épisode comme «l’une des situations les plus intenses de [sa] vie». Mais il est désormais acquis au boycott.
Le réseau Punks Against Apartheid n’en est qu’à ses débuts. Entretien avec l’un de ses fondateurs, Jay Cassano, étudiant américain en philosophie et journaliste indépendant établi à Istanbul.

Quel rôle la controverse suscitée par Jello Biafra a-t-elle joué dans la création de Punks Against Apartheid?
Jay Cassano: Le mouvement est effectivement né en réaction à son annonce, mais nous avons depuis élargi notre champ d’action. Voir un artiste aussi influent que Jello Biafra planifier un voyage en Israël a créé un choc qui a réuni une multitude de gens inspirés par l’histoire du punk-rock et son éthique de résistance. Ils se sont sentis d’autant plus trahis que l’influence des Dead Kennedys s’était fondée sur leur intransigeance à l’égard du racisme et de l’autoritarisme.

Quel regard portez-vous sur la réaction de Jello Biafra à votre appel?
– Il a renoncé à s’y produire et s’est rendu là-bas pour constater la réalité du conflit. Il l’a fait dans un esprit d’ouverture et a rencontré des gens d’horizons très différents. Mais je crois qu’il n’a pas compris que BDS est un mouvement citoyen global, et non une organisation partisane.

En quoi êtes-vous complémentaires de la campagne BDS?
– Punks Against Apartheid fait partie intégrante de BDS et répond ainsi à l’appel de la campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI). Notre spécificité est d’être issus de la scène alternative, avec sa longue tradition antiraciste et antifasciste. Nous essayons de politiser et re-politiser les groupes musicaux et leur public afin qu’ils nous rejoignent. Le comité de pilotage, dont je fais partie avec d’autres activistes nord-américains, s’occupe de la logistique et du site Internet. Les membres sont les groupes et individus qui souscrivent à nos principes, les cinq «points de convergence», qui ont été traduits en six langues dont le français. Les membres peuvent soutenir la cause des Palestiniens à travers leur musique et leur art. Nous comptons organiser des tournées de sensibilisation avec des groupes de Punks Against Apartheid, et éditer une compilation. Nous voulons raviver la conscience politique du punk-rock car cette musique, durant la dernière décennie, est en grande partie devenue extrêmement apolitique.
 
Le boycott culturel ne fait pas l’unanimité. Quels objections formule-t-on dans les milieux alternatifs?
– L’argument le plus répandu est que l’art devrait unir et non diviser. J’aimerais croire que l’art peut transcender les différences, mais on sait bien que ce n’est pas le cas. Qu’on le veuille ou non, l’art est politique. J’ai l’impression que la scène underground se considère par nature plus critique et s’estime dispensée de boycott. C’était l’attitude initiale de Jello Biafra. Elle repose sur le postulat qu’Israël changera de politique grâce à notre force de persuasion. Or le conflit israélo-palestinien est l’un des plus débattus au monde, et rien n’a changé. Ce dont Israël a besoin, c’est de pressions, pas d’arguments. Les artistes qui se disent engagés feraient mieux de rejoindre la lutte collective plutôt que prétendre influer seuls sur la situation. Quiconque a participé à un mouvement social ou estudiantin sait que seule l’action collective peut produire un véritable changement.

Quelles réactions avez-vous obtenues en provenance d’Israël?
– Certains Israéliens réagissent bien sûr négativement, mais la réponse est globalement positive. Nous entretenons des rapports étroits avec la scène punk de Tel-Aviv ainsi qu’avec les «Anarchistes contre le Mur» (organisation non-violente de protestation contre le «mur de séparation», ndlr).

Y a-t-il des réticences chez les alternatifs à soutenir le boycott, notamment à cause du caractère fondamentaliste et anti-féministe du Hamas?
– Pas que je sache. Mais je tiens à souligner que BDS ne soutient aucune tendance politique, ni le Hamas, ni l’autorité palestinienne en général – d’autant que cette dernière agit essentiellement en tant que force de police d’Israël en Cisjordanie. Notre seule revendication est la justice pour les Palestiniens, qu’ils soient soumis à l’apartheid ou réfugiés.

Quelles sont les prochaines actions que vous comptez mener?
– Nous restons attentifs aux musiciens alternatifs qui compteraient se produire en Israël. Actuellement, nous surveillons le groupe moldave Zdob si Zdub 2. Nous allons lui adresser une lettre ouverte expliquant pourquoi il doit renoncer.

Ne faites-vous pas de différence entre les échanges au niveau institutionnel, susceptibles de servir l’image d’Israël, et ceux qui se passent au sein de la scène alternative, où l’on adopte en général une position critique vis-à-vis de la politique israélienne?
– Le boycott vise le gouvernement israélien et les institutions complices de sa politique. Malheureusement, toutes les institutions culturelles d’Israël sont virtuellement complices de l’occupation, de la colonisation et de l’apartheid. Les milieux underground sont en principe moins visés par le boycott, mais il faut pour cela que les groupes et les salles de spectacle s’opposent publiquement à l’apartheid, excluent tout lien institutionnel et manifestent leur soutien aux droits des Palestiniens. Comme le disait Howard Zinn (historien et figure de la gauche étasunienne, décédé en 2010, ndlr), «on ne peut pas être neutre dans un train en marche». Le Barby club à Tel-Aviv, où Zdob si Zdub et Jello Biafra devaient se produire, est activement impliqué dans la campagne officielle «Brand Israel» – qui vise à redorer le blason du pays notamment par le biais des artistes – et donc une cible du boycott.

  • 1. Lire le très intéressant compte rendu par Jello Biafra de sa visite en Israël et Palestine: www.alternativetentacles.com/page.php?page=jello_israel
  • 2. Par deux fois représentant de la Moldavie à l’Eurovision (en 2005 et 2011), Zdob si Zdub est programmé au Moods club de Zurich le 10 mars prochain. Le site du groupe indique qu’une date prévue en novembre dernier à Tel-Aviv, annulée, doit être reprogrammée en mars.
 

«Une première en Suisse»

Quel est l’impact en Suisse de la campagne de Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS)? Le mouvement, relayé par les milieux pro-palestiniens et d’extrême-gauche, y mène plusieurs actions de front. D’une part celle qui consiste à interpeller les deux géants alimentaires, Coop et Migros, afin qu’ils renoncent à l’importation de produits agricoles israéliens, tels que le basilic ou les pommes de terre nouvelles, qui proviennent en partie des colonies. Une pétition circule depuis plusieurs mois et aurait déjà récolté quelque 8000 signatures.
Le mouvement a aussi brandi l’arme moins traditionnelle du boycott culturel: le 19 novembre dernier, un appel signé par 130 artistes suisses (danseurs, comédiens, plasticiens, musiciens, performers, cinéastes) paraissait dans Le Courrier. Titré «Nous refusons d’être complices», l’encart a suscité peu de réaction dans le reste de la presse, «mais il a ouvert le débat dans les milieux culturels», note Jorge Gajardo Muñoz, historien et membre de BDS Suisse. «Le point de départ a été le festival Culturescapes Israel, qui serait passé inaperçu en Suisse romande si nous n’avions interpellé ses organisateurs. Nous avons pu organiser un débat en présence du directeur du festival et de celui de Pro Helvetia (qui soutenait la manifestation, ndlr) et du Zürcher Theater Spektakel. Ce sont des prescripteurs importants de la politique culturelle suisse. Il y a un avant et un après Culturescapes Israel.»
On se souvient du mutisme de la compagnie genevoise de danse Alias, qui s’est rendue en octobre dernier à Tel-Aviv. «Ce manifeste est désormais un socle permettant d’appuyer l’interpellation des artistes invités dans les institutions israéliennes». RMR

 
Vous devez être loggé pour poster des commentaires