Vendredi, 24 mai 2013

«On ne naît pas féministe, on le devient»

MARDI 14 JUIN 2011
Laurence Bachmann a interviewé une trentaine de femmes âgées entre 25 et 40 ans qui avaient déjà manifesté un intérêt pour les questions de genre. «Je voulais savoir ce qui, dans leur trajectoire de vie, les avait sensibilisées», explique-t-elle.
J.-P. Di silvestro

ENTRETIEN • Auteure d’une recherche en études genre, Laurence Bachmann explique ce qui pousse une femme, au cours de sa vie, à développer un regard critique sur les rapports sociaux de sexe.

Comment développe-t-on un regard critique sur les rapports sociaux de sexe? Pourquoi certaines femmes sont-elles plus disposées à adopter des comportements subversifs que d’autres? Comment devient-on féministe? Ces questions, ce sont celles que Laurence Bachmann s’est posées. Sociologue, chargée d’enseignement au Département d’études genre de l’université de Genève, elle est l’auteure d’une recherche sur le rapport des femmes à l’émancipation1. Sur le point de conclure, elle nous livre ses premiers résultats.

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser au devenir féministe?
Laurence Bachmann: J’ai effectué ma thèse de doctorat sur le rapport des femmes à l’argent dans le couple. Au cours de cette recherche, j’ai réalisé que beaucoup de femmes exprimaient des préoccupations autour des questions d’égalité et d’autonomie à travers leurs usages de l’argent. Par leurs gestes, elles se convainquaient qu’elles n’étaient pas dépendantes de leurs maris, qu’elles pouvaient les quitter quand elles voulaient. Par ailleurs, ces femmes ne se considéraient surtout pas féministes, terme très stigmatisé. J’en ai conclu que le féminisme d’aujourd’hui est une affaire très privée, très individualisée. Je me suis alors intéressée à toutes ces femmes qui ne se disent pas féministes mais qui sont disposées à transformer certains aspects du genre. Qu’est-ce qui fait que certaines femmes développent un regard critique sur les rapports sociaux de sexe?

Qui sont ces nouvelles féministes?
J’ai interviewé une trentaine de femmes âgées entre 25 et 40 ans qui avaient déjà manifesté un intérêt pour les questions de genre. Je voulais savoir ce qui, dans leur trajectoire de vie, les avait sensibilisées. Cinq axes sont ressortis au cours des discussions: le contexte familial, l’école, les relations d’amitié, le travail et la lecture. Ils n’étaient pas systématiquement présents chez chaque femme, mais le développement d’une sensibilité féministe s’expliquait souvent par une imbrication de plusieurs facteurs. Toutes avaient également vécu une situation discriminante durant leur vie.

Quelle est l’importance du contexte familial dans le développement d’une conscience de genre chez une femme?
Ce qui s’est passé durant les premières années de vie, lorsque la famille constituait la seule et unique référence pour l’enfant, a profondément marqué les femmes au niveau des rapports de sexe. Elles évoquent spontanément leurs parents comme modèles ou comme contre-modèles. Beaucoup de filles ne supportent plus le fait que leur mère se fasse contrôler ou brimer par leur père. Il y a un conflit de générations: ces filles ne tolèrent plus ce que leurs mères acceptent. Elles ressentent une injustice sans pour autant réussir à mettre des mots dessus. Ce sont des émotions cruciales pour comprendre pourquoi ces femmes développent plus tard dans leur vie une sensibilité aux rapports sociaux de sexe. Ces ressentis constituent souvent le déclencheur du développement de la conscience de genre.

Dans quelle mesure l’école et le travail interviennent-ils dans ce développement?
L’école et le travail constituent deux lieux qui peuvent autant avoir un rôle émancipateur que discriminant. Les interviewées évoquent par exemple un prof de gym qui obligeait les filles à sauter des 5 mètres au même titre que les garçons, ou, à l’inverse, les attentes genrées des instituteurs telle que l’interdiction pour les filles de se salir librement. Il s’agit dans tous les cas d’événements marquants dans la vie de ces femmes.
La famille et l’école opèrent durant l’enfance et l’adolescence. Le travail, les amitiés entre femmes et la lecture interviennent dans un second temps. Ils font écho à des événements antérieurs.

Quels rôles la lecture et les amitiés jouent-elles?
La lecture et les relations d’amitiés permettent aux femmes de partager leurs opinions sur les questions d’injustice et de se constituer un vocabulaire sur les rapports sociaux de sexe. Les ouvrages cités par les interviewées ont un point commun: ils leur offrent des éléments pour consolider leur autonomie. On retrouve autant de la littérature classique (Anna Karénine ou Les sœurs  Brontë) que des ouvrages populaires de développement personnel (Femmes qui courent avec les loups).
La naissance d’une conscience de genre s’accompagne d’une transformation des amitiés. Les femmes sensibilisées aux rapports sociaux de sexe s’éloignent progressivement de leurs copines «un peu trop conventionnelles» qui les rappellent à l’ordre. Parallèlement, elles se rapprochent de celles qui partagent leurs préoccupations pour se créer un espace où elles peuvent parler de ces questions, avoir des comportements subversifs comme ne plus se maquiller, ne plus s’épiler, etc.

Au terme de votre recherche, que pouvez-vous dire sur le féminisme d’aujourd’hui?
Le féminisme apparaît comme un privilège. Se considérer féministe, posséder un certain vocabulaire autour de la domination masculine et avoir une distance réflexive sur leur vécu permettent aux femmes de s’épargner quelques coups. Le féminisme n’est cependant pas accessible à toutes les femmes de la même manière. Il nécessite des conditions sociales spécifiques. Quelques femmes, filles de féministes, sont des héritières; elles bénéficient déjà de mots pour parler de la domination masculine. Pour les autres, c’est un long processus qui peut être douloureux. De même, le chemin est plus facile pour les femmes issues des classes moyennes à capital culturel élevé. Elles subiront moins de rappels à l’ordre dans ce milieu où la norme égalitaire est la plus forte. Dans les classes populaires, le modèle traditionnel est davantage valorisé.

Pourquoi ne pas avoir inclus les hommes dans votre recherche?
Un pan de ma recherche s’intéressait au poids des compagnons. Est-ce qu’ils encourageaient l’émancipation de leur amie ou, au contraire, la dissuadait? Mais peu de femmes interviewées désiraient que leur compagnon le soit aussi. Et quand elles étaient d’accord, c’était les hommes qui n’y étaient pas très favorables. Je pense que ces questions sont un peu délicates au sein du couple. C’est pour cette raison que je lance une nouvelle recherche exclusivement sur les hommes: qu’est-ce qui fait qu’un homme soit disposé à l’égalité entre les sexes et à l’autonomie des femmes? Cela, au risque de perdre certains de ses privilèges de genre.

 

1 Bachmann, Laurence, 2010, «Transformer le genre par la littérature. Essai de sociologie indirecte», dans Versants. Revue suisse des littératures romanes, vol. 57 :1, dossier : La littérature au premier degré. Pp.77-92. D’autres articles, ainsi qu’un ouvrage faisant la synthèse de l’ensemble de la recherche, sont en cours de publication.

 
Le Courrier
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