Nuit et Brouillard sur le Festival de Cannes
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Alors que les projecteurs de la cinquante-neuvième édition du Festival de Cannes viennent de s'éteindre, le temps des grandes controverses politico-cinématographiques des années 1950 semble loin. La polémique déclenchée en 1956 avant même l'ouverture du festival par la sélection de Nuit et Brouillard agite non seulement le milieu du cinéma, mais aussi ceux de la diplomatie et de la politique. Commandé en mai 1955 par le Comité d'histoire de la Seconde Guerre mondiale pour commémorer le dixième anniversaire de la libération des camps nationaux-socialistes, le film d'Alain Resnais est l'une des premières tentatives, et probablement l'une des plus abouties, de (re)présenter la déportation et l'extermination dans les camps nazis.
Tiré du nom d'un décret (Nacht und Nebel Erlass) signé le 7 décembre 1941 par Wilhelm Keitel, chef du haut commandement de la Wehrmacht, le film d'Alain Resnais est un document incontournable pour saisir le degré de compréhension du système concentrationnaire hitlérien et la complexité des relations franco-allemandes dix ans après la fin de la guerre. Malgré son titre rappelant le sort réservé aux opposants et aux résistants transférés en Allemagne sans jugement après le déclenchement de l'offensive contre l'Union soviétique le 22 juin 1941, Nuit et Brouillard ne s'arrête pas au dessein hitlérien de leur disparition sans trace, mais s'intéresse au système concentrationnaire dans son ensemble. La trentaine de minutes de ce court-métrage souligne en effet comment le Troisième Reich a cherché à éliminer dans la nuit et le brouillard les catégories de personnes considérées comme ennemies du peuple allemand.
Montage de photographies et de films d'époque en noir et blanc et de prises de vue tournées en couleurs dans les camps d'Auschwitz et de Majdanek en 1955, Nuit et Brouillard est un film inoubliable par la puissance de certaines images – bien que certaines sources et interprétations soient problématiques –, par un montage subtil, par la musique de Hanns Eisler, qui met en évidence le propos du film, et par la puissance évocatrice du texte de Jean Cayrol lu par Michel Bouquet.
La véritable force du film ne réside cependant pas seulement dans son rappel de la réalité des camps et dans sa lutte contre l'amnésie qui menace, mais dans la mise en perspective de l'expérience concentrationnaire dans un but d'avertissement. Ancien déporté de Mauthausen, Jean Cayrol relève en 1956 dans les Lettres françaises que Nuit et Brouillard «n'est pas un reliquaire refroidi, [...] un monument élevé à la mémoire discrète d[es] morts». Son texte souligne en effet son refus de l'oubli tout comme il se défend d'ignorer le présent, en rappelant en filigrane la réalité du contexte géopolitique de l'époque: après la perte de l'Indochine à la suite de la chute de Diên Biên Phû le 7 mai 1954 et la voie vers l'indépendance du Maroc et de la Tunisie, la France se voit confrontée à l'insurrection de l'Algérie, qu'elle essaie de réprimer. En rappelant que la «la guerre s'est assoupie, un oeil toujours ouvert», le film d'Alain Resnais condamne le présent algérien au même titre que le passé national-socialiste. Il ne cherche en effet pas à rendre hommage aux victimes des camps en proposant un film-mémorial reposant sur l'idée creuse du «plus jamais ça», mais à comprendre le développement des événements et des responsabilités tout en avertissant les contemporains du risque de dérive de la France. Rejeté par de nombreux communistes voyant dans la critique des camps celle de leur idéologie, Nuit et Brouillard dénonce le système concentrationnaire sans référence spécifique aux camps soviétiques, le rapport Khrouchtchev condamnant les crimes staliniens n'étant en effet publié qu'en 1956.
Il est évident que la critique ouverte de la politique de l'Allemagne nationale-socialiste et de la complicité du régime de Vichy ainsi que la mise en garde contre la résurgence des mêmes pratiques au moment des luttes de décolonisation posent problème. Alors que les archives des armées française et anglaise refusent de communiquer certains documents au réalisateur, le film n'obtient son visa d'exploitation qu'au prix d'une censure opérée sur un document photographique de 1941. La présence d'un gendarme français reconnaissable à son képi dans un camp français est en effet en totale contradiction avec l'image et le discours «résistancialiste» de l'époque. Il peut alors paraître paradoxal que le gouvernement français ne censure pas le texte mentionnant les camps français de Compiègne, Pithiviers et Drancy tout comme la rafle du Vél' d'hiv', alors qu'il demande une retouche de la photographie autorisée pourtant par la censure de l'époque.
Outre la difficulté de faire accepter la réalité de la collaboration, Nuit et Brouillard se heurte après sa sélection pour le Festival de Cannes à une difficile acceptation de la représentation du passé par la République fédérale d'Allemagne. Confrontée à la démarche de l'ambassade ouest-allemande, le gouvernement français de Guy Mollet fait retirer le film de la sélection officielle sous prétexte de ne pas vouloir manquer de respect aux déportés et à leurs familles, d'une part, et de l'incompatibilité du film avec l'«atmosphère de festivité internationale», d'autre part. Si Bonn craint que le film ne ravive la haine contre le peuple allemand, c'est avant tout pour ne pas gâcher les relations franco-allemandes, particulièrement problématiques après le refus français de la ratification du traité instaurant la communauté européenne de défense – et par conséquent la remilitarisation de l'Allemagne – que la France s'exécute.
Face à cette censure étatique, Nuit et Brouillard reçoit le soutien des fédérations et des associations de déportés, dont certains menacent d'occuper le palais du Festival en costumes rayés des camps. La virulence des critiques contre le retrait du film et l'incompréhension face à la position allemande ainsi que le manque de soutien français dans une sorte de perpétuation du passé collaborateur aboutissent finalement à sa présentation hors compétition le 29 avril 1956, jour consacré à l'époque en France à la commémoration nationale des déportés. Alors que le Parti social-démocrate allemand soutient le film contre le gouvernement du chancelier Konrad Adenauer et trouve un écho autant dans la presse qu'au Bundestag et auprès de certains intellectuels comme Heinrich Böll, la polémique permet à Nuit et Brouillard de passer rapidement le Rhin et d'être présenté la même année à Bonn et au festival de Berlin.
Si la critique majeure adressée au film à partir des années 1980 est de ne pas avoir mis assez en évidence la spécificité du génocide juif, il faut rappeler que la discussion sur sa singularité n'avait pas encore vu le jour dans les années 1950. L'utilisation de documents réunis lors du procès de Nuremberg, dont le jugement n'avait pas réellement saisi la différence entre les camps de concentration et ceux d'extermination, et de travaux historiques sur le sujet ne pouvaient pas permettre à Alain Resnais de dépasser cette interprétation historiographique. Cependant, celui-ci saisit paradoxalement très justement le tournant de la politique nationale-socialiste de 1942 et met en évidence non seulement les rôles d'Adolf Hitler et de Heinrich Himmler, mais aussi celui des entreprises comme Siemens, Krupp, Bayer ou I. G. Farben dans l'univers concentrationnaire.
L'utilisation de films d'actualités allemandes, françaises, anglaises, polonaises et soviétiques crée inévitablement des anachronismes, et le montage de photographies souvent mal ou non légendées pose des problèmes d'interprétation. Tirées pourtant de comités d'histoire, d'organes officiels, d'amicales de déportés et d'institutions de recherche, les photographies sont utilisées comme de simples illustrations impliquant des raccourcis et des amalgames dangereux particulièrement notables dans l'emploi de clichés «icônes» abondamment diffusés en 1945-1946 sans mention des buts ou de leurs auteurs. Alors que le génocide juif est véritablement thématisé quelques années plus tard avec le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem et la somme inégalée sur la destruction des juifs d'Europe de Raul Hilberg, Alain Resnais pose déjà de nombreuses questions intéressantes comme celle de la responsabilité, de la construction pratique d'un camp (devis, concurrence, entreprises impliquées) et du problème du tourisme mémoriel, qui trouvent des débuts de réponse et sont reprises de nos jours.
Cinquante ans après la sortie du film et soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le reproche fait au film d'avoir cherché à effacer la violence des images vues à la libération ne peut qu'être rejeté. La «nouveauté» du traitement et du propos avec sa dialectique entre passé et présent repris par le mélange de visuel et du narratif, de la couleur et du noir et blanc font la force du film, dont la sobriété et la pudeur du commentaire compensent sans pourtant les trahir ce que les images ont d'insoutenable. I
*Historien, assistant au département d'histoire générale de l'université de Genève.





