Népal: au coeur de l'insurrection maoïste
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Accompagnés d'un journaliste népalais, nous sommes partis à leur rencontre dans leur fief. Deux jours de bus, jusqu'au bout de la route, et voilà Libang, la capitale du district. Le dernier endroit où le gouvernement garde quelque contrôle. Mais pour s'y rendre, il faut montrer patte blanche; les check point se succèdent, les mêmes questions aussi: «Où allez-vous? Et pourquoi?» A peine arrivés, nous sommes interceptés par les militaires. Le renseignement et la police suivent avec la même diligence et nous convoquent séance tenante. Notre arrivée n'est pas passée inaperçue, il faut dire que personne ne vient jamais dans le bourg. Nous signons des décharges, la suite du voyage se fera à nos risques et périls. «Ils ne vous feront probablement rien mais ne vous laisseront pas passer.» C'est ce qu'on verra.
A partir de Libang, les chemins s'éparpillent dans la montagne. Les routes sont rares au Népal, une artère asphaltée traverse le pays d'est en ouest. Une autre relie Katmandu à la Chine et à l'Inde. Deux douzaines de pistes carrossables s'avancent dans les terres. Le réseau routier est infime. La plupart des vallées ne sont accessibles qu'à pied. Certes, les difficultés du terrain expliquent en partie l'absence de voies de communication. Mais, d'autre part, le gouvernement n'a jamais relevé le défi. Au contraire, il a investi dans des infrastructures pour la capitale, mais a délaissé les régions rurales.
La carte nationale montre une piste qui part au Nord vers Thawang, notre destination. Elle est indiquée comme une voie départementale, en fait à peine une sente qui longe la rivière. Disparaît dans les ravines et les éboulis. Des heures de marche, dans la forêt et dans la boue, enfin un pont et une maison: un relais pour les marcheurs, on y sert le thé, par terre au milieu des poules. Presque rien, ou si peu. Faute d'électricité, la cahute est plongée dans la pénombre. Pas de fenêtre, mais des ouvertures qui offrent l'intérieur aux quatre vents. Quelques ombres, des traîne-savates qui s'enivrent d'un alcool maison à base de riz fermenté. Ça respire la misère et un labeur qui brise les plus entêtés.
Dans le premier village, il est 18 heures, la nuit est tombée et la vie se terre autour des braseros, arrêtée dans l'attente du repas, silencieuse. Un enseignant accepte de nous héberger. Il a rien mais le partagera. Dans la grande pièce où loge toute la famille, deux casseroles noircies fument. A la lumière des flammes, un bambin tente d'apprendre sa leçon. L'instituteur ne fait pas de politique. Il vit dans une région sous contrôle des maoïstes mais est rémunéré par le gouvernement. «Je dois reverser 5% de mon salaire aux maoïstes. Ai-je le choix? Je ne veux pas être menacé, au moins j'ai un salaire, je suis donc un privilégié.»
Les maoïstes perçoivent des taxes sur l'ensemble des activités économiques. Les paysans donnent une partie de leur récolte ou un jour de travail par mois. Une partie de ces recettes va à l'Armée populaire de libération. Le reste permet de financer les infrastructures et de payer chichement les cadres. «Ils débarquent parfois pour collecter l'impôt révolutionnaire et disparaissent aussitôt. Vous les verrez certainement en route, ils se déplacent continûment.»
La guerre n'a pas épargné le village. Comme partout au Népal, la réputation de l'armée du Roi a été entachée par de nombreuses bavures et exactions. Dans chaque village circulent des histoires horribles qui confortent les uns et les autres dans leur défiance vis-à-vis de la soldatesque. «Les militaires viennent parfois, fouillent les maisons, questionnent, nous humilient. Ils nous accusent de cacher des terroristes, de leur fournir un soutien. Il y a trois mois, les soldats ont même arrêté deux adolescents sur le chemin de l'école, prétendument des espions, et les ont tués.» Les crimes commis de part et d'autre ont exacerbé les antagonismes, les populations des deux camps sont dos à dos et paraissent irréconciliables. On dénombre près de 12000 morts depuis le début du conflit, dont deux tiers de civils.
Thawang, petit paradis socialiste
A l'abord de Thawang, les drapeaux rouges deviennent plus nombreux, les gens saluent le poing levé: «Lal salam», le salut rouge. Au dernier col, premier point de contrôle maoïste, un garde débonnaire décide sur nos tronches de nous laisser passer. Le chemin s'élargit, la vallée s'ouvre sur des champs qui descendent en terrasses jusqu'à la rivière. Au loin, le Dhaulagiri surplombe les vallées de ses 8000 mètres. N'était cette guerre, le Népal pourrait être une sorte de paradis, une jungle luxuriante sur fond de neiges éternelles, tout à fait une vignette de Tintin au Tibet. Thawang est un gros village, la capitale des maoïstes. Une capitale sans voitures, sans électricité. Au centre, sur la façade d'un local du parti, une fresque montre les patriarches communistes, Marx, Engels, Lénine, Mao et Staline. Le ton est donné, l'idéologie marxiste omniprésente.
Le camarade Baz, responsable du parti au village, nous accorde l'hospitalité, il se fait fort de tout expliquer dans cette commune modèle. «Notre village est un laboratoire et une vitrine, nous expérimentons nos réformes sociales. D'ici, nous espérons essaimer dans l'ensemble du pays.» Un agenda en 40 points donne les lignes du parti. Avant tout, il s'agit d'abolir le système féodal et de lutter contre les injustices sociales. Le programme présente un ensemble cohérent et réaliste de réformes démocratiques, mais pour l'instant l'urgence est laissée à la guerre. Le camarade Baz désigne quelques ruines: «Lors de son dernier passage, l'armée du roi a détruit ces maisons ainsi que les infrastructures que nous avions construites. Nous sommes en guerre, le développement viendra ensuite.»
Cependant, à Thawang, on prépare le terrain des réformes. Les castes ont été abolies, certaines des terres redistribuées. «Le restaurant communautaire fonctionne, une vingtaine de familles ont consenti à le financer. Très vite, nous pourrons redistribuer des bénéfices. Tous les aliments proviennent de la ferme collective à laquelle trente familles contribuent. Le parti chapeaute pour l'instant le projet et gère le restaurant, mais bientôt nous céderons la place aux membres.»
Deux échoppes gérées de manière associative proposent des biens de première nécessité, dans une deuxième cantine communautaire, une femme nous explique que le partage des tâches et la rotation ont changé sa vie. «Parfois je suis aux champs, d'autres fois ici pour le service, je n'aurais jamais pu vivre telle diversité sans ce projet partagé. En plus, désormais, on fait une pause d'une heure en milieu de journée, une vraie pause sans rien faire!» Face à tant d'enthousiasme, difficile de faire la part des choses.
D'une maison à l'autre, les villageois répondent à nos questions: ils plébiscitent le parti, sans fausse note. Tous ne montrent pourtant pas la même ardeur, mais qui oserait ici critiquer la révolution en marche. Les rangs sont serrés, même si certains propos fleurent la propagande. Le paradis pourrait bien être juste à gauche de l'enfer. Dans ce concert de propos lénifiants, seule une vieille femme se risquera à parler d'une voix discordante. «Je ne les aime pas, ils ne nous aident pas mais ponctionnent nos récoltes, nous rendant plus pauvres encore. Personne ne leur fait vraiment confiance, mais les critiquer représente un danger.»
Des siècles de féodalisme et d'immobilisme ont maintenu ces campagnes dans la pauvreté. Les idées de gauche ont prospéré au sein d'un parti politique légal jusqu'au jour, en 1995, où une opération policière, l'Opération Roméo, qui visait à pourchasser les gauchistes, a mis le feu aux poudres. La population terrorisée a encaissé les violences puis y a répondu: ce fut le détonateur. «Nous tenions tête aux forces de l'ordre; pour la première fois, nous refusions de courber l'échine, nous explique le camarade Baz, depuis, 2000 personnes ont perdu la vie dans la région. Mais nous nous battrons jusqu'au bout pour détruire l'ordre féodal.» Comment en douter. I





