«Monsieur Favre était un père pour moi»
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TÉMOIGNAGE • Geordry, requérant d’asile renvoyé de force au Cameroun, y a été torturé à cause de fuites de documents relatifs à sa procédure d’asile. Il raconte son histoire et sa relation avec son «père suisse».
Nous avons vu Geordry, un des protagonistes de «Vol spécial», pour la dernière fois le 3 mars 2010, à son départ de Frambois pour le vol spécial qui allait l’expulser vers le Cameroun. Il partait pour Zurich où il allait subir, juste avant l’embarquement, le rituel indigne de «l’entravement». Au moment de monter à bord du car de police, il a lancé: «On est des hommes et on s’est battus pour venir jusque ici.» C’était la fin du périple: il était arrivé en Suisse en 2006 et avait traversé quatre ans de procédure d’asile, quatre ans d’attente, de recours inutiles et d’espoirs déçus.
Un an plus tard, notre téléphone a sonné, c’était Geordry. Nous l’avons retrouvé quelques jours après à Yaoundé, le 15 juin dernier, dans une baraque de tôle où il vit caché. Il venait de sortir de la prison tristement célèbre de Kodengui où il avait passé cinq mois. Son corps portait les stigmates des tortures qu’il y avait subies.
La photo délavée d’un vieil homme était accrochée au-dessus de son lit, dans cette petite chambre dont il n’ose plus sortir parce qu’il est sous le coup d’un nouveau mandat d’arrêt. Il a dit: «C’est mon père suisse.» Il a sorti un petit album de photos de sa valise «toujours prête au cas où» et, d’une voix très douce, il a commencé à raconter.
«Suicide» du père biologique
«On a retrouvé mon père mort d’une balle dans la tête avec son pistolet d’ordonnance dans la main. Une semaine auparavant, il avait publiquement dénoncé des exactions commises par la Garde présidentielle. L’enquête a conclu à un suicide. La veille, ma mère, ma sœur et mon jeune frère sont morts brûlés vifs dans la maison familiale. Le rapport de police a mentionné des décès accidentels.
»J’étais absent au moment des faits car je terminais mes études à la capitale. Quand on m’a prévenu du drame, j’ai rejoint une communauté religieuse qui m’a caché. Elle m’a aidé à fuir car ma présence mettait en danger ses membres. Je suis arrivé en Suisse un beau jour de printemps 2006, déguisé en homme d’Eglise, et j’ai demandé l’asile à Vallorbe.
»Après deux mois de procédure dans ce camp, on m’a attribué au canton de Vaud en attendant la décision de pouvoir ou non rester en Suisse. Je suis arrivé à Crissier dans un centre pour requérants d’asile. Je logeais dans une petite chambre que je partageais avec d’autres hommes célibataires. Je recevais de quoi me nourrir, mais j’ai cherché à ne pas perdre de temps. J’ai donné des coups de mains à gauche et à droite dans le centre. J’ai eu ensuite la chance de suivre une formation d’auxiliaire de santé à la Croix-Rouge.
»J’ai rencontré des gens très bien en Suisse qui m’ont aidé. On m’a présenté à Monsieur Favre, un vieil homme à la retraite. Il était très respecté dans sa ville, Montreux. Il aimait bien la compagnie mais il était assez seul.
Aide à domicile
»Monsieur Favre avait besoin de quelqu’un pour l’aider à la maison. Il m’a engagé. Il a par la suite dit qu’il avait pris goût à ma présence, mais qu’il avait dû s’habituer à voir un Noir entrer chez lui. Il était vraiment très gentil.
»Je l’aidais à faire ses bandages, à lui laver les cheveux, à faire ses commissions et ses repas. Un jour, il m’a fait une procuration pour effectuer ses paiements. Je suis allé à la poste pour chercher sa pension. La buraliste m’a demandé une pièce d’identité. Je lui ai donné mon livret N de requérant d’asile. Elle a appelé Monsieur Favre, qui a répondu: «Il ne m’a pas attaché sur une chaise!» Quand je suis rentré, on s’est mis à rire tous les deux. Ce sont des bons moments qu’on a passés ensemble.
»Un jour, Monsieur Favre m’a affirmé: «On ne te donnera jamais l’asile en Suisse.» Il a été à la commune de Montreux pour demander de pouvoir m’adopter. On l’a dissuadé vu son âge. Il me traitait comme si j’étais son petit-fils. Il m’a présenté à son fils, sa belle-fille et ses petits-fils et ils m’ont reçu comme si j’étais un des leurs. C’est fou que dans le monde il existe encore des gens comme ça. Mais il m’a avoué qu’au début, il avait vraiment peur de moi.
»Monsieur Favre a été hospitalisé quelques jours suite à un malaise, puis il est retourné à son domicile. Je passais les nuits avec lui car je ne voulais pas le laisser tout seul. Un matin, il n’allait pas bien et j’ai appelé l’ambulance. C’était un jeudi. J’avais des cours de la Croix-Rouge le lendemain. Je me suis dit que j’irais samedi matin le voir à l’hôpital.
»A l’accueil, l’infirmière m’a demandé qui j’étais pour lui. J’ai répondu qu’il était comme un père pour moi. Elle m’a accompagné dans sa chambre. Monsieur Favre était couché sur un lit recouvert d’un drap blanc. Il était mort à 10h.
Aucun délit
»Là, ça a été vraiment triste. J’ai perdu un soutien. Il me disait toujours: «Comporte-toi bien et un jour tout ira mieux pour toi.» Et puis surtout: «Ici, il ne faut jamais voler, il faut toujours prendre son ticket de bus ou de train. Il ne faut pas insulter et ne pas vendre de la drogue. Si tu respectes la loi, tu vas réussir. Et, c’est important, être toujours à l’heure, même que dix minutes avant, c’est mieux.» J’ai suivi tout cela à la lettre. J’ai tout fait pour m’intégrer dans ce pays, j’ai fait des formations. Je n’ai commis aucun délit.
»J’ai fini par recevoir une décision négative. Un matin au réveil, des policiers sont venus me chercher. Ils m’ont demandé de les suivre car le Service de la population vaudois voulait régulariser ma situation. J’ai passé devant le juge de Paix à Lausanne puis ils m’ont emmené à la prison de Frambois. Je suis resté enfermé six mois avant d’être expulsé. J’étais en colère parce que j’avais perdu mon travail. Un jour, un gardien m’a appris que ma détention coûtait 500 francs par jour.
»Le 3 mars 2010, les policiers sont venus me chercher. Nous étions enchaînés dans le fourgon aux pieds et aux mains. A Zurich, on nous a fait asseoir dans une grande salle. Nous sommes restés immobiles pendant environ quarante minutes. Ils nous ont mis des casques, des sangles au niveau des épaules, du ventre, des hanches, des cuisses et des chevilles. Je n’étais plus présent, j’avais perdu ma dignité. Les policiers qui parlaient allemand nous appelaient par des numéros.
Impossible de bouger
»Le vol a duré des heures et des heures. C’était abominable. J’ai demandé de l’eau à deux reprises mais ils ont rétorqué qu’ils ne pouvaient pas me détacher. J’étais complètement déshydraté. Ils ont refusé que j’aille aux toilettes. J’étais attaché avec une ceinture encore qui me retenait à mon siège. Je ne pouvais plus bouger. C’était tellement difficile.
»J’avais un policier de chaque côté de moi. Ils m’ont affirmé qu’ils ne faisaient que leur boulot. J’ai dit à une dame policier que les menottes me faisaient mal. Elle les a desserrées un petit peu.
»A mon arrivée, j’ai été dépouillé par les policiers camerounais de mes bagages et de l’argent que j’avais gagné en travaillant à Frambois. Quelques mois plus tard, un policier m’a expliqué que j’étais recherché. Il m’a montré des papiers suisses que je n’avais jamais vus à part mon livret N. Ces documents prouvaient que j’avais demandé l’asile en Suisse. Je suis rentré à la prison de Kondengui le 25 décembre 2010. Je m’en souviens, c’était le jour de Noël.»
La loi fédérale sur l’asile garantit la confidentialité de la demande d’asile. Pour Geordry, des fuites de documents cantonaux et fédéraux sur sa demande ont permis au gouvernement camerounais de l’accuser d’avoir sali l’image de son pays à l’étranger. Bien que nos autorités aient étés mises au courant de son cas, rien n’a été entrepris à ce jour pour le sauver.
Fernand Melgar est le réalisateur de Vol Spécial et Elise Shubs en est la productrice.





