Dimanche, 19 mai 2013

ROMS: «UN PEUPLE À PART ENTIÈRE A DROIT À SA MONNAIE»

MERCREDI 27 JUIN 2012

INTEGRATION • La Haute école d’art et de design de Genève, associée au collectif «Chemins de traverse», lance une action originale pour combattre les préjugés
qui circulent toujours à l’encontre de la population rom.
 

Lutter contre les clichés et valoriser l’image de la population rom (ou rrom) grâce à l’émission de billets factices. Le pari que s’est fixé la Haute école d’art et de design de Genève (HEAD), en partenariat avec l’association «Chemins de traverse», était plutôt osé. Et pourtant, ces drôles de coupures circulent à Genève depuis plusieurs semaines. Les rroma (rromi au singulier, ndlr), comme on les appelle, n’ont aucune valeur monétaire. Leur intérêt réside dans le questionnement et la prise de conscience qu’ils suscitent, là où l’on ne trouve que trop souvent du rejet. Par cette opération, les organisateurs espèrent prendre le contre-pied des échanges habituels entre les passants et les Roms. Que l’argent, même fictif, renverse sa course.
«Il y a tout un symbolisme derrière les billets de banque; nous voulions montrer que les Roms sont un peuple à part entière, et qu’ils ont droit à leur propre monnaie.» David Matthey-Doret, coprésident de l’association encourageant l’action citoyenne «Chemins de traverse», parle des rroma avec enthousiasme. «Les biais de communication habituels ne marchent pas dans le cas des Roms car cette population fait face à des a priori extrêmement forts. Il nous a fallu trouver un vecteur de valeurs, qui s’échange facilement. L’argent répondait parfaitement à ces critères.»

Trouver un biais de sensibilisation
Jérôme Baratelli, professeur à la HEAD et responsable du projet, est la personne à l’origine de l’idée des billets: «La signification profonde que porte une monnaie me fascine. Je pense en particulier à la série actuellement en circulation en Suisse, qui met en valeur des personnages connus dans les sciences humaines ou les arts, des penseurs, des écrivains, des sculpteurs, des architectes... Autant de personnalités qui ont ‘fait’ notre pays. Cette philosophie a inspiré l’équipe qui a travaillé à l’élaboration des rroma. Nous nous sommes demandé quels étaient les points les plus importants de la culture rom, ainsi que la meilleure façon de restituer l’histoire de cette communauté.»
Mais au-delà des billets, c’est un système monétaire complet qui a été créé. Sur le site internet de la «Banque Transnationale Rrom»1, on peut consulter en temps réel le cours du rromi. Pour l’évaluer, le site prend en compte les articles paraissant et mentionnant les populations roms. Si les informations sont négatives, le cours de la monnaie baisse et inversement. Le nombre de billets imprimés directement depuis le site participe également aux fluctuations. «Le cours du change ne fonctionne pas avec le travail effectivement produit par les gens, mais est alimenté par les rumeurs, explique Jérôme Baratelli. C’est comme cela que la monnaie fonctionne, comme on peut le voir en Grèce par exemple.»

Equipe de chercheurs
Une telle infrastructure n’est pas tombée de nulle part, comme le rappelle le directeur du projet. «Cette réalisation est le fruit d’une longue analyse et d’études qui ont occupé toute une équipe de chercheurs. Une douzaine de personnes ont été mobilisées.» Le tout s’est tenu dans le cadre du projet de recherche «Global Warning», de la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO). Il a été demandé aux scientifiques d’examiner la sémantique des images et de décrypter les différentes façons dont sont représentées les populations en situation d’extrême précarité. «Global Warning» comportait trois axes d’études, l’un sur le tsunami de 2011 au Japon, le second sur les campagnes de communication du «Secours suisse d’hiver», et le dernier sur la population rom.
Reste à déterminer si cette action parviendra mieux que les campagnes précédentes à sensibiliser une large partie de la population, au-delà des cercles les plus réceptifs. «Cela va demander du temps, il faut laisser quelques mois aux billets afin qu’ils circulent et que les gens s’y habituent avant de juger» avertit Jérôme Baratelli.

«Inclure les Roms»
Le chercheur admet que, pour l’heure, les réactions peuvent se faire violentes et que l’actualité n’a pas servi la cause. «Je m’attends à recevoir quelques réactions négatives. Toutefois, nous n’avons pas sombré dans l’angélisme, nous avons juste voulu causer un retournement de situation. Parce que pour le moment, les personnes de la communauté rom ne sont jamais considérées comme des individus, mais comme une masse sans visage qu’il est facile de toujours condamner.»
S’il ne peut s’avancer quant à la réussite ou non du programme, Jérôme Baratelli se dit déjà satisfait du travail réalisé. «Au moins, nous aurons créé une iconographie propre aux Roms, quelque chose de positif et ludique, avec un site d’information complet. Et nous partons avec un avantage sur ce qui a été fait auparavant: nous avons tenu à inclure les Roms dans la démarche pour qu’ils deviennent acteurs, et ne demeurent pas seulement l’objet des discussions. Pour
la première fois, ils ont à leur disposition un véritable moyen d’échange, qui leur permet de parler de leur communauté avec leurs propres mots. En soi, c’est déjà un grand progrès.» I

http://banquetransnationalerrom.eu/

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Le Courrier
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