MICHEL
PORRET*
HISTOIRE
Ce week-end se tient à Strasbourg le premier Congrès
mondial contre la peine de mort. L’occasion de rappeler que cette lutte
a commencé au XVIIIe siècle déjà sous l’impulsion de penseurs visionnaires
comme Cesare Beccaria.
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Dès
la fin du XIXe siècle les démocraties européennes
ont progressivement aboli la peine de mort pour les crimes de droit
commun. En 2001 elles prônent l`abolitionnisme universel
(voir ci-dessous) en renouant avec un humanisme pénal mis à
l`ordre du jour dans la seconde moitié du siècle
de Voltaire. Durant l`été 1764 un coup de canon
abolitionniste tonne dans l`Europe des rois et des Lumières.
Un petit ouvrage «philosophique» d`une centaine de
pages (47 chapitres) intitulé Dei delitti e delle pene (Des délits
et des peines) est édité anonymement à Livourne.
Il prône l`harmonie pénale entre les crimes et les
châtiments. Il condamne l`usage de la torture comme fondement
de la preuve légale du crime. Il veut remplacer la «flétrissure»
du condamné par sa réhabilitation sociale que permet son
incarcération. L`ouvrage propose surtout d`abolir
définitivement la peine capitale pour les crimes de droit commun.
Son auteur le marquis Cesare Beccaria (1738-1794) y prouve en effet
que la «peine de mort n`est [...] pas un droit». Qu`elle
est «ni utile ni nécessaire» car elle n`a
jamais «rendu les hommes meilleurs». Au contraire elle
est «nuisible par l`exemple de cruauté qu`elle
donne». De plus elle brise la proportion entre la sévérité
de la peine et les circonstances du crime: le voleur comme l`assassin
finissaient alors sur le gibet. Contrairement à la «réclusion
perpétuelle» ou aux travaux forcés que Beccaria
défend contre l`«éclat des supplices»
la peine de mort élimine dans la souffrance sans corriger moralement
ni réinsérer socialement l`homo criminalis. De plus
le gibet entérine définitivement les éventuelles
erreurs judiciaires. Pour faire «triompher la cause de l`humanité»
l`Etat renoncera au châtiment suprême pour punir les
crimes de droit commun. La modération pénale assure la
dignité de la justice et la solidité du contrat social
protégé par des châtiments moins cruels que la mort.
En misant comme Rousseau sur la perfectibilité humaine et sociale
Beccaria fonde l`éthique pénale de l`Etat de
droit.
UN BEST-SELLER
L`«immortel président Montesquieu» Helvétius
Rousseau: Beccaria suit ses maîtres dont il revendique la modération
le matérialisme et l`égalitarisme dans son traité
rédigé de manière minimaliste et non juridique.
Cela lui assure son succès éditorial. Beccaria milite
pour un droit pénal modéré qui puisse garantir
le «plus de bonheur possible réparti sur le plus grand
nombre».
Traduit dans toute l`Europe le texte suscite le débat:
juges avocats procureurs généraux réformistes
encyclopédistes «hommes de lettres» journalistes.
Récusant le droit romain et le «volumineux fatras»
des pénalistes «obscurs» l`ouvrage est reçu
comme une déclaration de guerre «humaniste» et «philosophique»
contre la justice arbitraire des Etats absolutistes. Le «droit
de punir» ne réside que dans l`infraction commise
au contrat social et non plus dans la morale religieuse qui légitime
le supplice du «criminel-pécheur». Le livre est mis
à l`Index puis combattu par des Inquisiteurs des Jésuites
ou encore des magistrats conservateurs qui récusent la «philosophie»
de la modération pénale.
En 1767 l`avocat au Parlement de Paris Pierre-François
Muyart de Vouglans partisan de la peine capitale attaque ainsi Beccaria.
Dans sa Réfutation des principes hasardés dans le Traité
des délits et des peines il prétend que la «modération»
de Beccaria conduit au laxisme des juges à l`impunité
des criminels et à la dissolution des «Lois reçues
jusqu`ici par les Nations les plus policées». Beccaria
chercherait à détruire la «religion» les
«moeuurs» et les «maximes sacrées du Gouvernement».
Or Beccaria connaît rapidement un écho positif chez les
ténors des Lumières. En Angleterre le jurisconsulte William
Blackstone et le philosophe Jeremy Bentham saluent la modernité
juridique et «utilitaire» de l`Italien. Aux Etats-Unis
où Beccaria est traduit en 1777 Thomas Jefferson s`en inspire
en préparant la législation criminelle de la jeune démocratie
nord-américaine. Dans le nord de l`Europe (Pays-Bas Suède
Norvège) en Suisse et dans l`Espagne de l`Inquisition
l`Italien inspire des magistrats et des avocats qui oeuuvrent
à la réforme de la procédure criminelle. Même
son de cloche dans la France de Louis XV: l`avocat général
Servan les encyclopédistes Grimm Diderot d`Alembert
Turgot et l`abbé Morellet (traducteur en 1766 des Des délits
et des peines) prennent fait et cause pour le «Rousseau des Italiens».
Viscéralement attaché à la cause des «droits
de l`homme» et luttant jusqu`à sa mort contre
les erreurs judiciaires Voltaire salue son «frère en philosophie»
qui est un allié pour combattre les excès de la justice
royale enchaînée à l`Église. Agé
de 71 ans le patriarche de Ferney congratule l`»auteur humain
du petit livre Des délits et des peines qui est en morale ce
que sont en médecine le peu de remèdes dont nos maux pourraient
être soulagés». En 1786 le souffle réformiste
de Beccaria encadre la loi toscane du grand-duc Pierre-Léopold
qui abolit momentanément et pour la première fois au
monde la peine capitale. Forte dès 1789 chez les juristes révolutionnaires
français qui préparent le Code pénal (1791) l`influence
de Beccaria inspire à Genève les auteurs du projet de
Code pénal de 1794.
L`ETAT DE
DROIT
Commenté dans l`Europe catholique et protestante Beccaria
annonce le régime pénal de l`Etat de droit: la sévérité
de la peine est liée à l`utilité sociale plutôt
qu`à la vengeance du souverain ou celle du «peuple».
Si l`Italien n`invente pas le droit pénal moderne
il en synthétise les exigences de modernité que prônent
déjà maints juges et magistrats de son temps. A l`«humanisation»
de la pénalité Beccaria y ajoute la laÏcisation
radicale du contentieux criminel. Il veut décriminaliser l`adultère
l`homosexualité longtemps punie par le feu et le suicide
sanctionné alors par la traction du cadavre sur la «claie
d`infamie».
Ces thèses qui brisent toute analogie entre le péché
et le crime ont un impact immense dans une Europe dominée par
la religion et l`absolutisme de droit divin. Aux conditions énoncées
par Beccaria la peine ne sera plus expiatoire. Son best-seller actualisait
la philosophie pragmatique et la morale progressiste des Lumières
qui allaient contribuer à accélérer les crises
de l`Ancien régime.
Hier aujourd`hui demain: le régime pénal informe
sur le régime politique. Beccaria incarne notre tradition judiciaire
des droits de l`homme universalisée après 1789. Dès
la Révolution cette tradition qui s`enracine dans la légalité
du politique et du pénal a notamment modernisé la Suisse
de l`Ancien régime. Dans les Etats démocratiques
l`héritage humaniste de Beccaria teinté d`utilitarisme
correctif a permis de remplacer le gibet par la prison carcérale.
Une prison carcérale qui est en crise depuis sa naissance. En
invitant l`opinion publique de son temps à repenser le droit
de punir selon un programme de modération Beccaria actualisait
l`impératif pénal de la démocratie moderne:
le «mal nécessaire» de la peine constitue le revers
sombre du contrat social. La fin de la justice expiatoire place la réparation
juridique avant la vengeance sociale du crime qui brise les plus démunis.
Telle est l`éthique pénale moderne. En disant le
droit la justice apportera une réparation sociale et symbolique
plutôt qu`une vengeance par le sang versé. Beccaria
rêvait à une justice modérée pour une cité
juste. Son humanisme généreux n`a rien perdu de son
actualité: il a ouvert la voie au processus inéluctable
aujourd`hui pour l`abolition universelle de la peine capitale
ce beau projet des démocraties européennes. La puissance
de l`État de droit réside dans la modération
de son système pénal.
*Historien (Université
de Genève).
En savoir plus:
En Italie le traité de Beccaria a connu 116 éditions
entre 1764 et 1981. Beccaria Des délits et des peines (1764)
Genève Droz 1965 (Introd. par Franco Venturi); Michel Porret
(éd.) <I>Beccaria et la culture juridique des Lumières
Genève Droz 1997; Voltaire et les droits de l`homme. Textes
sur la Justice et la tolérance présentés par Raymond
Trousson Bruxelles Centre d`Action LaÏque 1994; Robert
Cario (éd.) La Peine de mort au seuil du troisième millénaire
Toulouse Erès 1993.
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