MANUEL
GRANDJEAN
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André
Lussi. retenez ce nom il pourrait n`avoir pas fini de faire parler
de lui. L`homme était jusqu`à la semaine dernière
le PDG de Clearstream une société financière qui
gère des titres représentant près de 14 000 milliards
de francs suisses et traite plus de 150 millions de transactions par
année. «Etait» car ce baron de la finance internationale
citoyen suisse et ancien responsable de l`UBS à Londres
a été suspendu mercredi dernier par le conseil d`administration
de sa société en même temps que le directeur général
Carlo Salvatori et le responsable des ressources humaines Robert Massol.
Soupçonnés de blanchiment d`argent sale tous trois
font l`objet d`une enquête ordonnée par la justice
du Luxembourg où Clearstream a son siège.
C`est un livre qui est à l`origine de la chute d`André
Lussi. En février dernier le journaliste Denis Robert ancien
de Libération publiait avec le spécialiste de l`informatique
bancaire Ernest Backes un livre au titre prometteur: Révélation$1.
Pari tenu l`ouvrage jette une lumière crue sur le fonctionnement
des chambres de compensation internationales comme Clearstream ou son
homologue et concurrente établie à Bruxelles Euroclear.
«J`EN
SAVAIS TROP»
Robert n`en est pas à son coup d`essai. Avant de s`égarer
dans la rédaction de fictions vite oubliées il avait
défrayé la chronique en publiant en 1996 deux enquêtes:
Pendant les «affaires» les affaires continuent et La justice
et le chaos ouvrage qui avait permis de lancer l`Appel de Genève
contre la délinquance financière.
Quant à Backes l`«informateur» qui signe également
ces Révélation$ il n`est pas le premier venu. Il
est l`un des concepteurs du système de clearing qui est
encore opérationnel aujourd`hui. Jusqu`en 1983 il
était l`employé de Cedel ancien nom de Clearstream
avant d`être subitement licencié. «Faute grave»
selon son ex-employeur. «J`en savais trop» réplique
Backes.
Les deux auteurs nous font entrer dans les rouages méconnus
complexes et opaques de la finance internationale (voir ci-dessous).
L`ouvrage de Robert et Backes tente de prouver que ces sociétés
servent à masquer les flux financiers qu`ils soient licites
ou criminels. «Les motifs de ces dissimulations de transferts
bancaires internationaux sont nombreux. Ils peuvent aller de la simple
recherche de confidentialité dans le cadre d`opérations
commerciales au blanchiment d`argent sale en passant par le délit
d`initiés la corruption ou l`évasion fiscale.»
Le moyen de cette occultation est la pratique des «comptes non
publiés». A l`origine ces comptes qui n`apparaissent
pas dans les documents officiels devaient obligatoirement être
des subdivisions d`autres comptes déclarés. Mais
selon les auteurs Clearstream s`est mis à ouvrir de tels
comptes fantômes pour des clients occultes multinationales filiales
de grandes banques établies dans les paradis fiscaux. Ces comptes
non publiés se seraient multipliés depuis le début
des années nonante. Au nombre de 1900 chez Clearstream en 1995
ils seraient quelque 7500 cinq ans plus tard soit l`équivalent
de la moitié de tous les comptes gérés par la société
d`André Lussi.
L`autre révélation du livre de Robert et Backes est
que le transfert électronique de faxmoney l`argent virtuel
laisse des traces. Il est même tout à fait indispensable
qu`il en laisse pour éviter tout litige entre deux clients.
Les auteurs ont même pu mettre la main sur des milliers de microfiches
qui livrent dans le détail les mouvements enregistrés
par Clearstream. Cela leur permettrait d`éclairer l`histoire
secrète de faits aussi célèbres que l`Irangate
le scandale du Banco Ambrosiano la faillite retentissante de la banque
pakistanaise BCCI la débâcle du Crédit Lyonnais
ou les détournements de fonds du Kremlin.
Dans un premier temps cependant la «bombe» n`a fait
que peu d`éclat. Tout avait pourtant été orchestré
pour assurer à Révelation$ un retentissement maximum.
Avant même la parution de l`ouvrage sa promotion avait été
assurée fin février par la parution d`une double
page dans Le Figaro et la diffusion sur Canal+ d`un making of de
l`enquête. Le livre se vend - 30000 exemplaires en quelques
semaines - mais ne convainc pas.
ACCUSATIONS SANS
PREUVE
Dans son édition du 26 février Le Monde parle d`accusations
sans preuve: «Les auteurs se contentent de citer des exemples
de ces comptes prétendus louches.» Le Luxemburger Wort
le quotidien le plus lu du Grand Duché qui héberge le
siège de Clearstream dénonce des «allégations
non démontrées» qui ont suscité une vague
d`indignation et montre le Parquet luxembourgeois prêt à
réagir pour défendre... la réputation de la place
financière et de la justice. Quant au Ministère des finances
du Grand Duché - aux mains de Jean-Claude Juncker homme
qui a reçu en 1998 un prix de la fondation Edmond Israël
présidée par André Lussi... - il a diffusé
le 6 mars un communiqué traitant les thèses de Révélation$
d`«allégations absconses et fausses». Le texte
officiel précise toutefois que l`Etat grand-ducal a déposé
auprès de Clearstream pour 700 millions d`euros de titres.
La principale intéressée quant à elle la société
mise en cause s`est contentée d`un démenti
aussi cinglant que succinct annonçant des poursuites immédiates
contre les auteurs et l`éditeur de l`ouvrage ainsi
que contre les médias qui diffusent les thèses de ce dernier.
STRATÉGIE
DE L`AUTRUCHE
«Le livre a été démoli par la presse mais
ce qui frappe surtout c`est le silence assourdissant de la société
mise en cause et des banques disposant de comptes non publiés.
Aucune explication convaincante n`a été avancée...»
explique le procureur général du canton de Genève
Bernard Bertossa. Pour éviter que le dossier ne se referme sur
ce silence le magistrat a cosigné avec quatre collègues
français et belges2 une opinion parue dans Le Monde du 10 mai
dernier: «Dans un premier temps [la] stratégie de l`autruche
des milieux financiers a pu laisser croire que Révélation$
n`avait été qu`un coup d`épée
dans l`eau. Il nous apparaît au contraire que son histoire
commence à peine.» Des propos prémonitoires. Quelques
jours après le substitut du procureur du Grand-Duché
du Luxembourg Carlos Zeyen annonçait l`ouverture d`une
information judiciaire contre plusieurs dirigeants de Clearstream. Le
16 mai c`était au tour de la société mise
en cause d`annoncer laconiquement la mise à pied «temporaire»
de ses dirigeants pour «faciliter l`achèvement rapide
de l`enquête». «J`ignore totalement les
raisons de la mise à l`écart de l`équipe
dirigeante de Clearstream mais on a rarement vu une société
écarter de cette façon des personnes qui n`ont rien
à se reprocher...» commente le procureur Bertossa.
Sur son site internet Clearstream a déjà retiré
la page de présentation de son PDG et de ses mérites.
Faut-il en conclure que la société de clearing a décidé
de sacrifier ses dirigeants pour se protéger du scandale qui
va éclater?
1Révélation$ Ernest Backes et Denis Robert éditions
Les Arènes 2001.
2 Eva Joly et Renaud Van Ruymbeke juges d`instruction à
Paris Jean de Maillard magistrat à Blois et Benoît Dejemeppe
procureur du roi à Bruxelles.
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