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Eclats au royaume du silence

Paru le Mercredi 23 Mai 2001
   MANUEL GRANDJEAN    

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André Lussi. retenez ce nom il pourrait n`avoir pas fini de faire parler de lui. L`homme était jusqu`à la semaine dernière le PDG de Clearstream une société financière qui gère des titres représentant près de 14 000 milliards de francs suisses et traite plus de 150 millions de transactions par année. «Etait» car ce baron de la finance internationale citoyen suisse et ancien responsable de l`UBS à Londres a été suspendu mercredi dernier par le conseil d`administration de sa société en même temps que le directeur général Carlo Salvatori et le responsable des ressources humaines Robert Massol. Soupçonnés de blanchiment d`argent sale tous trois font l`objet d`une enquête ordonnée par la justice du Luxembourg où Clearstream a son siège.
C`est un livre qui est à l`origine de la chute d`André Lussi. En février dernier le journaliste Denis Robert ancien de Libération publiait avec le spécialiste de l`informatique bancaire Ernest Backes un livre au titre prometteur: Révélation$1. Pari tenu l`ouvrage jette une lumière crue sur le fonctionnement des chambres de compensation internationales comme Clearstream ou son homologue et concurrente établie à Bruxelles Euroclear.

«J`EN SAVAIS TROP»
Robert n`en est pas à son coup d`essai. Avant de s`égarer dans la rédaction de fictions vite oubliées il avait défrayé la chronique en publiant en 1996 deux enquêtes: Pendant les «affaires» les affaires continuent et La justice et le chaos ouvrage qui avait permis de lancer l`Appel de Genève contre la délinquance financière.
Quant à Backes l`«informateur» qui signe également ces Révélation$ il n`est pas le premier venu. Il est l`un des concepteurs du système de clearing qui est encore opérationnel aujourd`hui. Jusqu`en 1983 il était l`employé de Cedel ancien nom de Clearstream avant d`être subitement licencié. «Faute grave» selon son ex-employeur. «J`en savais trop» réplique Backes.
Les deux auteurs nous font entrer dans les rouages méconnus complexes et opaques de la finance internationale (voir ci-dessous).
L`ouvrage de Robert et Backes tente de prouver que ces sociétés servent à masquer les flux financiers qu`ils soient licites ou criminels. «Les motifs de ces dissimulations de transferts bancaires internationaux sont nombreux. Ils peuvent aller de la simple recherche de confidentialité dans le cadre d`opérations commerciales au blanchiment d`argent sale en passant par le délit d`initiés la corruption ou l`évasion fiscale.» Le moyen de cette occultation est la pratique des «comptes non publiés». A l`origine ces comptes qui n`apparaissent pas dans les documents officiels devaient obligatoirement être des subdivisions d`autres comptes déclarés. Mais selon les auteurs Clearstream s`est mis à ouvrir de tels comptes fantômes pour des clients occultes multinationales filiales de grandes banques établies dans les paradis fiscaux. Ces comptes non publiés se seraient multipliés depuis le début des années nonante. Au nombre de 1900 chez Clearstream en 1995 ils seraient quelque 7500 cinq ans plus tard soit l`équivalent de la moitié de tous les comptes gérés par la société d`André Lussi.
L`autre révélation du livre de Robert et Backes est que le transfert électronique de faxmoney l`argent virtuel laisse des traces. Il est même tout à fait indispensable qu`il en laisse pour éviter tout litige entre deux clients. Les auteurs ont même pu mettre la main sur des milliers de microfiches qui livrent dans le détail les mouvements enregistrés par Clearstream. Cela leur permettrait d`éclairer l`histoire secrète de faits aussi célèbres que l`Irangate le scandale du Banco Ambrosiano la faillite retentissante de la banque pakistanaise BCCI la débâcle du Crédit Lyonnais ou les détournements de fonds du Kremlin.
Dans un premier temps cependant la «bombe» n`a fait que peu d`éclat. Tout avait pourtant été orchestré pour assurer à Révelation$ un retentissement maximum. Avant même la parution de l`ouvrage sa promotion avait été assurée fin février par la parution d`une double page dans Le Figaro et la diffusion sur Canal+ d`un making of de l`enquête. Le livre se vend - 30000 exemplaires en quelques semaines - mais ne convainc pas.

ACCUSATIONS SANS PREUVE
Dans son édition du 26 février Le Monde parle d`accusations sans preuve: «Les auteurs se contentent de citer des exemples de ces comptes prétendus louches.» Le Luxemburger Wort le quotidien le plus lu du Grand Duché qui héberge le siège de Clearstream dénonce des «allégations non démontrées» qui ont suscité une vague d`indignation et montre le Parquet luxembourgeois prêt à réagir pour défendre... la réputation de la place financière et de la justice. Quant au Ministère des finances du Grand Duché - aux mains de Jean-Claude Juncker homme qui a reçu en 1998 un prix de la fondation Edmond Israël présidée par André Lussi... - il a diffusé le 6 mars un communiqué traitant les thèses de Révélation$ d`«allégations absconses et fausses». Le texte officiel précise toutefois que l`Etat grand-ducal a déposé auprès de Clearstream pour 700 millions d`euros de titres. La principale intéressée quant à elle la société mise en cause s`est contentée d`un démenti aussi cinglant que succinct annonçant des poursuites immédiates contre les auteurs et l`éditeur de l`ouvrage ainsi que contre les médias qui diffusent les thèses de ce dernier.

STRATÉGIE DE L`AUTRUCHE
«Le livre a été démoli par la presse mais ce qui frappe surtout c`est le silence assourdissant de la société mise en cause et des banques disposant de comptes non publiés. Aucune explication convaincante n`a été avancée...» explique le procureur général du canton de Genève Bernard Bertossa. Pour éviter que le dossier ne se referme sur ce silence le magistrat a cosigné avec quatre collègues français et belges2 une opinion parue dans Le Monde du 10 mai dernier: «Dans un premier temps [la] stratégie de l`autruche des milieux financiers a pu laisser croire que Révélation$ n`avait été qu`un coup d`épée dans l`eau. Il nous apparaît au contraire que son histoire commence à peine.» Des propos prémonitoires. Quelques jours après le substitut du procureur du Grand-Duché du Luxembourg Carlos Zeyen annonçait l`ouverture d`une information judiciaire contre plusieurs dirigeants de Clearstream. Le 16 mai c`était au tour de la société mise en cause d`annoncer laconiquement la mise à pied «temporaire» de ses dirigeants pour «faciliter l`achèvement rapide de l`enquête». «J`ignore totalement les raisons de la mise à l`écart de l`équipe dirigeante de Clearstream mais on a rarement vu une société écarter de cette façon des personnes qui n`ont rien à se reprocher...» commente le procureur Bertossa.
Sur son site internet Clearstream a déjà retiré la page de présentation de son PDG et de ses mérites. Faut-il en conclure que la société de clearing a décidé de sacrifier ses dirigeants pour se protéger du scandale qui va éclater?


1Révélation$ Ernest Backes et Denis Robert éditions Les Arènes 2001.
2 Eva Joly et Renaud Van Ruymbeke juges d`instruction à Paris Jean de Maillard magistrat à Blois et Benoît Dejemeppe procureur du roi à Bruxelles.

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