ERIC DECARRO, FORUM SOCIAL LEMANIQUE
A notre arrivée au Kenya, j'ai pu lire sous la plume du directeur du FMI que «l'Afrique était désormais sur la bonne voie» avec 5 % de croissance en moyenne; le Kenya a fait mieux: son économie, en plein boom, affiche 5,8% de croissance en 2006. La bourse de Nairobi flambe et les investisseurs se frottent les mains.
Comment comprendre dès lors que la pauvreté s'accroisse, que les jobs ne suivent pas (plus d'un million de chômeurs dans la capitale du Kenya), que les slums (bidonvilles) croissent et se multiplient: on en dénombre plus de 200 à Nairobi, tendance à la hausse, qui couvrent 5% de la superficie de la ville mais regroupent 2,5 millions d'habitants sur 4 millions. On compte 60 000 enfants des rues qui se shootent à une drogue qui leur «bousille» le cerveau.
Pauvreté, chômage, problèmes d'hygiène, de santé et d'éducation, épidémie galopante de sida (1,2 million de personnes infectées au Kenya sur 34 millions), criminalité, violences contre les femmes, tout cela se tient et fait système.
Les habitants des slums déploient une énorme énergie, une énorme force de vie, pour simplement survivre: avec 1 franc 50 par jour en moyenne, les problèmes de nourriture et d'eau sont lancinants, pour ne pas parler du transport. L'une des choses qui frappent, quand on prend la route de Mombassa de bon matin, c'est ce flot de personnes qui sortent des bidonvilles et qui marchent, marchent, le long de la route, pour aller au travail ou tenter d'en trouver un à la journée. Ces millions de chômeurs ont une richesse en eux: s'ils avaient un emploi et un revenu décent, ils pourraient fournir un effort productif et contribuer à répondre aux besoins de la population. Au lieu de cela, c'est l'agenda néolibéral qui a aujourd'hui le vent en poupe, comme c'est partout la règle dans la globalisation capitaliste. On a ainsi pu entendre le directeur de la bourse de Nairobi prôner le renforcement de la compétitivité du Kenya en matière de salaires pour y attirer les capitaux, alors même que ces salaires ne permettent pas aux travailleurs de vivre décemment (cultures des fleurs: 7 francs par jour!).
Ce directeur et le ministre des Finances préconisent de plus la privatisation des services publics (en particulier des chemins de fer) au nom de la «maîtrise du déficit public», selon les directives du FMI; ces politiques d'austérité aggraveront de toute évidence tous les problèmes sociaux: fermeture d'accès à ces services pour qui n'a pas d'argent, nouvelles dégradations dans des secteurs essentiels, voire vitaux, pour la population (santé, éducation). Cela ouvrira par contre des champs d'investissements juteux pour les actionnaires: les infrastructures payées par la population seront rachetées à vil prix, d'où une hausse du taux de rentabilité des entreprises, sans compter la concentration de richesses dans quelques mains qui en résultera.
Tout cela nous mène de toute évidence vers des catastrophes au niveau mondial, car le Kenya n'est pas un exemple isolé. Elaborer des alternatives à ce système toujours plus destructeur, voilà l'une des tâches essentielles du Forum social mondial, parallèlement à sa contribution au renforcement des luttes pour les intérêts vitaux des populations et à l'extension des réseaux d'activistes au niveau international.