PROPOS RECUEILLIS PAR SERGIO FERRARI ET    

Solidarité FORUM DE NAIROBI - Les débats ont commencé, hier, dans l'immense stade Moi à la périphérie de la capitale kenyane. Non sans mal.
Il fallait se lever de bonne heure pour les trouver. A chaque Forum social mondial, les programmes officiels s'arrachent, car ils sont indispensables pour se retrouver dans le dédale des conférences et autres séminaires. Le précieux document de 174 pages enfin sous le bras, les milliers de visiteurs ont pu se répartir dans et autour du stade Moi, alors que, le matin de nombreux séminaires avaient été annulés. Dans la foule, rencontre avec deux personnalités, deux regards sur l'Afrique, qui illustrent la diversité du mouvement altermondialiste.


«Croyez-en l'expérience indienne, refusez les OGM!»

L'Indienne Vandana Shiva pourfend inlassablement le mythe de la technologie au service des plus pauvres.


Si vous aviez un conseil à donner aux Africains...

Refusez les organismes génétiquement modifiés (OGM)! L'Afrique a une tradition agricole millénaire. En Inde, nous en avons hérité de nombreuses cultures. Il faut construire le futur des paysans du monde entier sur la biodiversité et la connaissance de ses habitants pour s'adapter à leur écosystème. Mais, pour cela, les Africains doivent cesser d'être pillés, comme le sont les producteurs de coton qui vendent à perte à cause de la concurrence déloyale des Etats-Unis.
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En quoi l'expérience indienne peut-elle être utile?

En Inde, les paysans s'endettent, car ils doivent payer des semences génétiquement modifiées et des pesticides qui ne marchent pas. Durant la dernière décennie, 150 000 agriculteurs se sont suicidés. Nous ne voulons pas que les Africains paient le prix de l'expansionnisme marchand de Monsanto. En réalité, tout le modèle d'agriculture intensive et d'exportation est à changer. Les paysans sont les premiers à souffrir de malnutrition car ils ne peuvent pas manger leur propre production. Au Pendjab, sous l'impulsion de la fondation Rockfeller, les femmes ont été encouragées à quitter le secteur primaire. Résultat: cet Etat indien détient le record d'infanticide féminin.


Comment lutter contre les OGM?

Il faut à tout prix défendre nos semences, en créant, par exemple, des banques de grains que nous pouvons nous échanger. En Inde, nous avons déjà créé quarante de ces institutions communautaires, d'ailleurs originaires d'Ethiopie. Rien n'est perdu. La majorité des pays africains et du monde entier ne veulent pas d'OGM. Il s'agit de défendre ce choix démocratique.

Le fondateur d'une école de Nairobi reçoit de la nourriture OGM de la part du PAM. Il dit qu'il n'a d'autre choix pour ses élèves.

L'aide internationale est devenue le premier marché pour l'industrie des OGM et le PAM est utilisé pour forcer la main des réticents. Mais quiconque affirme qu'il n'y a pas assez de nourriture en Afrique est un menteur.
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«Porter les messages à Davos»

Mary Robinson a été la première femme à occuper la magistrature suprême en Irlande. Elle a ensuite été haut-commissaire de l'ONU aux droits humains à Genève. Elle préside aujourd'hui l'Initiative pour une globalisation éthique.


Quel est le sens de votre présence à Nairobi?

Je participe à mon troisième forum. C'est un endroit unique pour recueillir des témoignages sur les violations des droits humains. Le tableau général est choquant. La «guerre contre le terrorisme» prend une tournure toujours plus inacceptable. Alors que nous parlons, 35 000 enfants de moins de 5 ans meurent chaque jour de maladies qui peuvent être soignées. J'ai été invitée à rendre visite à un groupe d'handicapés dans le bidonville de Kibera. C'est important de sortir des conférences.

Quel est le premier problème auquel l'Afrique est confrontée?

Ce continent fait face à deux types de barrières. Sur le plan interne, il faut combattre la corruption, l'insensibilité au sort des minorités, la situation des femmes. A l'extérieur, c'est l'injustice des échanges internationaux, particulièrement cruelle pour l'Afrique.


Que pouvez-vous faire concrètement?

J'ai une voix qui porte. Je peux faire entendre celle des gens qui n'ont pas les moyens de se déplacer. Dans quelques jours, je me rendrai au Forum économique de Davos, car dans notre monde globalisé, c'est là que réside le pouvoir réel. J'y transmettrai les messages entendus ici.

Lesquels?

Je m'adresserai aux entreprises minières et pétrolières. J'espère aussi parler avec le PDG de Novartis, qui a intenté un procès à l'Inde pour le soutien de ce pays à la production de médicaments génériques. Les associations de femmes, qui luttent contre les violences et pour changer les perceptions, ont aussi désespérément besoin de fonds. Nous devons les soutenir.I I



article

Le FSM s'ouvre par une grande fête populaire

   SERGIO FERRARI, NAIROBI    

Des milliers de représentants1 des organisations sociales ont participé, samedi, à Nairobi, à l'ouverture de la 7e édition du Forum social mondial (FSM) qui a duré environ huit heures. La fête populaire avec laquelle l'événement a officiellement commencé a été précédée par une mobilisation qui s'est terminée à Uhuru, le Parc de l'indépendance. La marche était partie du gigantesque quartier populaire de Kibera, à l'appel des diverses organisations religieuses, politiques et sociales qui mettent sur pied ce FSM jusqu'à jeudi. La présence active et visible de groupes religieux oecuméniques a donné un ton particulier à la marche, prenant le pas sur les pancartes et banderoles habituelles. Musique et chants religieux ont résonné plus fort que les slogans politiques. Parmi les banderoles brandies par les manifestants, nombreuses étaient les piques à l'égard de la politique du président étasunien George W. Bush, décrit comme «le terroriste numéro un». D'autres pancartes proclamaient qu'un «autre monde est possible, même pour ceux qui habitent les bidonvilles» ou que «les femmes ne sont la propriété de personne». «Je crois que c'est important de montrer au monde qu'il y a un mouvement dynamique qui a des protagonistes en Afrique», expliquait le militant d'Oxfam Paul Van Wyke, à l'agence AP.
L'«ouverture officielle» de ce 7e FSM est revenue au militant brésilien Francisco «Chico» Whitaker, membre du Conseil international, qui a été distingué, en décembre dernier, par le Prix Nobel alternatif de la paix. M. Whitaker a ratifié dans son bref discours les objectifs essentiels du FSM, revendiquant l'importance de ce forum comme espace élargi de rencontre et de recherche d'alternatives. Des représentants d'Amérique latine, d'Inde, d'Europe et de Palestine se sont succédé sur l'estrade. Une dirigeante latino-américaine de Via Campesina a parlé au nom de l'ensemble des mouvements sociaux, insistant sur la nécessité d'un changement radical de système.
Kenneth Kaunda, ex-président de Zambie, a été le principal orateur. Durant près d'une heure, il a souligné les aspirations de tout le continent et rappelé avec émotion les dirigeants historiques de l'indépendance. Parmi les grands défis que son continent a devant lui, il a insisté sur une plus grande reconnaissance envers les femmes, qui exercent d'ailleurs un rôle crucial dans la vie associative et sociale africaine. Ce sont justement des femmes qui ont coordonné la manifestation d'ouverture, où la musique n'a pas manqué, entre les différentes interventions politiques. Environ trois heures après le début, la manifestation s'est transformée en une grande fête populaire. Le chanteur brésilien Martinho Davila a été le détonateur du bal collectif qui a gagné petit à petit tout l'espace ouvert de la capitale. «Le rêve d'un forum en Afrique a commencé à se concrétiser», s'enthousiasme le porte-parole d'Attac-Brésil, Antonio Martins. Du vague espoir de pouvoir s'implanter sur le continent noir à la réalisation concrète, il y eut un processus de plus d'une année de préparation et d'organisation pratique. Ce qui n'a pourtant pas comblé toutes les attentes, comme en témoigne le militant du Mozambique Tamele Varano, qui estime que la participation à l'ouverture «aurait pu être plus importante». Ce qui présagerait, selon lui, d'un déficit de «mobilisation locale» pour le forum social proprement dit.I
Note : 1 10 000 participants, selon l'ATS, 80 000, selon AP.



Commentaire

Porter le débat en Afrique, avoir l'Afrique sous les yeux

   LUC RECORDON, CONSEILLER NATIONAL VERT (    

Le 20 janvier s'est ouvert le FSM 2007, plus que jamais lieu de débat et non de grandes décisions ronflantes. Il n'est pas anodin que ce soit à Nairobi: il y a des années que nous attendions cet heureux temps, celui d'un Forum social mondial en Afrique.
Quel continent en effet plus que celui-ci a davantage lieu de se trouver au coeur des préoccupations altermondialistes? Et, sur un plan pratique, quels participants sont le plus entravés dans leur voyage lorsqu'il faut se déplacer dans une autre partie du monde, comme le nombre restreint de participants africains l'a bien montré lors des éditions de Porto Alegre et de Mumbai?
C'est avec intérêt que l'on aborde l'étape kenyane. Avec appréhension aussi, sachant que nous sommes près de la Somalie, du Darfour, de l'Ouganda et d'Arusha, siège du Tribunal international pour le Rwanda, où nous serons trois Suisses à nous rendre à l'issue du FSM. Non loin encore de l'est du Congo, juste sorti de la difficile période des élections présidentielles, terminée relativement bien. C'est dire si les questions de la paix, des droits humains et des ravages du double racisme (tribalonationaliste) sont à l'ordre du jour; et si le rôle de modération, sanction et prévention, attendu de la communauté internationale, en particulier africaine, et de ses tribunaux tout jeunes formera un objet crucial du débat.
On prend ici toute la mesure du défi du développement durable: équilibrer les pôles de l'environnement, de la solidarité sociale et de l'économie est une gageure là où les trois sont aussi mal en point. «L'Afrique noire est mal partie», titrait dans les années soixante le porte-voix du développement et de l'écologie René Dumont; elle n'est pour l'instant guère mieux arrivée, après un demi-siècle de décolonisation. Or, pour elle autant que pour le Nord, il faut absolument réussir enfin le triple développement, environnemental, social et économique, en même temps. Sans quoi le marasme croissant engendrera toujours plus de guerres, d'autres catastrophes écologiques, de famines, de migrations désespérées reçues au canon par les pays plus favorisés. Retrouvez chaque jour dans Le Courrier, la chronique d'un militant suisse participant au Forum de Nairobi. Demain: Eric Decarro, du Forum social lémanique.



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