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«Le problème ce n'est pas Johnny mais Procter & Gamble»

Paru le Samedi 13 Janvier 2007
   PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE CHEVALIER    

Suisse FISC - Les récentes attaques portées contre les forfaits fiscaux accordés aux étrangers ne doivent pas masquer l'évasion fiscale autrement plus importante causée par les déplacements d'entreprises. Peu ou prou, tous les pays se livrent une concurrence féroce, quitte à tarir la manne fiscale. Selon François Membrez et Dominique Froidevaux, pour conserver ses prérogatives, la Suisse pourrait, à terme, renoncer aux forfaits fiscaux.
Merci Johnny! L'escapade fiscale du vieux chanteur de variétés aura eu le mérite de relancer le débat sur le rôle joué par la place financière suisse en matière d'évasion fiscale, et d'une manière générale sur les capitaux d'origine douteuse. Au-delà des envolées lyrico-patriotiques d'un Arnaud Montebourg (député socialiste et porte-parole de la candidate à la présidentielle française Ségolène Royale) appelant au blocus du paradis fiscal helvétique[1], Dominique Froidevaux et François Membrez expliquent l'ire des pays membres de l'Union à l'égard de l'îlot helvétique. Coauteurs de l'ouvrage collectif La Suisse dans la constellation des paradis fiscaux[2], ils démontent aussi le mythe, soigneusement entretenu, identifiant la nation et ses coffres-forts. Entretien.

Tous les regards sont tournés vers Johnny Hallyday et autres stars médiatiques se pavanant à Gstaad ou à Verbier. L'enjeu ne porte-t-il pas davantage sur les multinationales qui soustraient chaque année des milliards aux collectivités publiques?
François Membrez: L'égalité de traitement est le premier principe d'une démocratie. Les forfaits fiscaux accordés aux étrangers sont de ce point de vue inacceptables, la conseillère fédérale Doris Leuthard a raison. Les forfaits fiscaux poussent par ailleurs les gens vers des domiciles fictifs. Ainsi du prince Emmanuel de Savoie, qui a sa maison à Genève mais paye un forfait fiscal à Gstaad.
Dominique Froidevaux: Il est clair que pour les fiscs des pays européens, le problème ce n'est pas Johnny, mais plutôt Procter & Gamble ou Colgate Palmolive. En Suisse, l'impôt sur les entreprises est déjà particulièrement bas. Mais en plus, lorsqu'une multinationale s'implante par exemple à Genève, elle bénéficie d'abattements fiscaux qui peuvent être très généreux, négociés en fonction de son poids économique. Sans parler des holdings, qui sont très peu taxées.


Peut-on estimer le volume de l'évasion fiscale internationale captée par la place financière suisse?
F.M.: C'est très difficile, les autorités ne sont guère intéressées à produire ce type de statistiques... On avance généralement que la fortune privée mondiale offshore placée en Suisse avoisine les 4000 milliards de francs. Quatre-vingts pour cent de cette masse échapperait à l'impôt[3].
D.F.: En vertu de l'accord sur la fiscalité de l'épargne conclu avec l'Union européenne – pour mieux préserver le secret bancaire –, la Suisse prélève un impôt à la source sur les intérêts de l'épargne, qu'elle rétrocède au pays d'origine. Actuellement de 15%, il doit passer progressivement à 35% en 2011. Mais, d'une part, les pays européens à qui cet impôt est reversé n'ont aucun moyen de vérifier le montant qui leur est dû, à cause du secret bancaire. Et, d'autre part, il est très facile d'y échapper, ne serait-ce que parce que les actions et les obligations ne sont pas soumises à cet impôt.


Arnaud Montebourg qualifie la Suisse de pays prédateur, en particulier à l'égard de la France. N'est-ce pas injuste de stigmatiser notre pays, plutôt que la Grande-Bretagne, la Belgique, également très attractives en matière fiscale?
D.F.: La Suisse est un cas particulier, dans le sens où elle a fait du recel de l'argent détourné aux fiscs étrangers sa spécialité. Les forfaits fiscaux pour étrangers n'en sont que la partie la plus visible. Le «paradis bancaire helvétique» est fait de zones grises. Les gestionnaires de fortunes jouent par exemple sur le fait que la Suisse, contrairement aux autres pays industrialisés, ne pénalise pas l'omission fiscale.
F.M.: C'est une «curiosité» du droit suisse qui considère que falsifier une déclaration d'impôt en «oubliant» certains éléments ne constitue pas une fraude... Même Hans Bär, fondateur d'une des plus vieilles banques helvétiques, refuse de cautionner cette pirouette juridique, qu'il considère contraire à l'éthique. Autre spécialité, la Suisse est le seul pays où un particulier peu ouvrir un compte au nom d'une société offshore créée pour l'occasion (échappant ainsi à l'accord européen sur la fiscalité de l'épargne, ndlr).


Soumise à la pression de l'Union européenne, notamment sur la question du secret bancaire, la place financière helvétique ne va-t-elle pas devoir lâcher du lest?
D.F.: Jusqu'à présent, la Suisse a su jouer serré. Le virage a été entamé dans un premier temps à la fin des années 1970. A la suite du scandale qui a éclaboussé le Crédit Suisse de Chiasso, la profession s'est dotée d'une convention de diligence. Dans la décennie 1990, la Confédération s'est ensuite dotée d'une des lois antiblanchiment les plus sérieuses qui soient, du moins formellement. Les banques y ont gagné en respectabilité et sont parvenues à sauver le secret bancaire. Je suis convaincu que dans les états-majors de partis on est prêt à abandonner, à terme, les forfaits fiscaux. Ceux-ci ne rapportent de toute manière rien aux banquiers et pas grand-chose au fisc (lire ci-contre). Très décriés, ils pourraient servir de monnaie d'échange pour mieux bétonner le terrain de la fiscalité des entreprises et l'évasion fiscale des individus.

Même la socialiste Micheline Calmy-Rey défend le principe de la concurrence fiscale. Peut-on faire autrement dans le cadre d'une économie mondialisée?
F.M.: On attendrait une autre réponse de la part de la présidente de la Confédération, qui favorise ainsi l'amalgame entre la Suisse et sa place financière. Mme Calmy-Rey devrait militer pour une harmonisation fiscale au niveau européen. Et même mondial. Ce qui implique que la Suisse doit entrer dans l'Europe.


En tant que ministre des Affaires étrangères, MmeCalmy-Rey doit pourtant bien défendre la place financière suisse.
D.F.: Il faut se méfier des fausses évidences. Dire que la prospérité du pays est intrinsèquement liée à celle des banques n'est pas démontré. Cela relève davantage de l'idéologie. Ce qui est sûr, c'est que ce secteur monopolise la diplomatie helvétique. Or, il faut se demander s'il est bien raisonnable de tout miser sur les banques. Certes, c'est un secteur qui compte, mais ce n'est pas celui qui génère le plus d'emplois: 4% de la population active (en 2000, ndlr). Il contribue, il est vrai pour 11% au produit intérieur brut. Mais cette «monoculture bancaire» peut se révéler très dangereuse à terme. On n'est pas à l'abri d'un «grounding». D'autre part, il faut prendre en compte les effets négatifs d'une place financière qui attire de nombreux capitaux. Une des conséquences est un franc fort qui nuit aux industries d'exportation, telles que l'horlogerie ou la pharmacie. Et puis les banques suisses sont de moins en moins en lien avec l'économie locale. L'époque où elles soutenaient et conseillaient les PME est révolue. Leur activité est aujourd'hui orientée sur les marchés boursiers et la gestion de fortunes. Qui oserait encore dire que les banques suisses sont les banques des Suisses? I
Note : [1]Tribune libre parue le 2 janvier dans le quotidien français Libération.
[2]Paru en 2002 aux Editions d'en bas & Cotmec, Lausanne.
[3]La banque centrale allemande avance le chiffre de 70%, et même 90% selon une délégation parlementaire française (rapport Montebourg).



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Genève, paradis des grandes entreprises

   PHILIPPE BACH    

Genève accorde des rabais d'impôts à environ 640 personnes. Soixante-deux millions de francs rentrent ainsi dans les caisses de l'Etat. Le chiffre des bénéficiaires n'a cessé de croître ces dernières années: 550 en 2000, 590 en 2001, 630 en 2002, 640 en 2003. Un simple calcul indique que la somme moyenne payée par chacun de ces riches contribuables est de 103 000 francs, pour une assiette fiscale moyenne de quelque 400 000 francs Pour pouvoir négocier un forfait fiscal à Genève, il faut être relativement riche. La loi met la barre à 300 000 francs de revenu annuel mais, dans la pratique, la limite effective est plus proche du demi-million. Le montant à payer est calculé en fonction d'une clef de réparation assez subtile, qui équivaut, en gros, à cinq fois la charge dépensée pour le logement. Certains millionnaires étrangers réalisent donc des économies substantielles en venant s'installer au bout du lac. Le cas le plus éclatant est celui de Sarah Fergusson – l'une des plus grosses fortunes au monde –, qui était imposée sur un revenu annuel fictif de 600 000 francs. On notera pour la petite histoire que les personnes au bénéfice d'un forfait fiscal ne sont pas exonérées, comme le reste des contribuables, de l'impôt sur les successions en ligne directe. Le message, s'il est quelque peu cynique, est signifiant: «Venez à Genève, vous payerez peu d'impôt, mais le canton se remboursera au moment où vous passerez l'arme à gauche.»
Cependant, cette dernière disposition, approuvée par le peuple en février 2004, est fragile et risque de ne pas résister à un recours devant le Tribunal fédéral. Ce qui coûterait en cas de désaveu grosso modo 40 millions de manque à gagner aux caisses de l'Etat. Le deuxième outil fiscal en main de l'Etat est celui des allègements fiscaux accordés à des entreprises. Soit pour les attirer à Genève dans un souci de créer des emplois, soit pour importer un savoir-faire stratégique dans un domaine où le canton serait peu performant. Un bilan avait été effectué il y a deux ans sur cette pratique. Il était alors apparu que l'Etat de Genève avait joué cette carte pour 87 entreprises durant la période 1998-2004. Cela a impliqué un manque à gagner cumulé pour les caisses publiques de 433 millions francs sur l'ensemble de la durée des allègements fiscaux, qui est d'au maximum dix ans. Les plus gros allègements ont notamment concerné une entreprise dans le textile-vêtements (20 millions de rabais décidés en 2003), une autre dans l'horlogerie (100 millions décidés en 2002) et dans l'informatique, où une société a obtenu une ristourne de 41 millions de francs. I



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  • Aucun pays n'échappe à la dégringolade fiscale
    «C'est pas moi, c'est les autres...» Lorsqu'un pays est accusé de concurrence fiscale déloyale, la réplique est toujours la même: «Notre territoire doit rester attractif face à la concurrence internationale.» Le hic, c'est que cette logique ne connaît pas de limite, fragilisant toujours plus les économies nationales, dépossédées de leurs ressources. Or, selon une enquête de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), «le taux moyen de l'impôt sur les sociétés dans les pays industrialisés a chuté de 45% à 30% en vingt ans1».
    Jouant sur la concurrence et sur l'ouverture du marché mondial, ce ne sont plus les Etats mais les entreprises qui tiennent désormais le couteau par le manche lors des négociations. Du moins les grosses.
    Le rapport de la CISL révèle ainsi que sur les 275 plus grandes entreprises étasuniennes, 82 n'ont payé aucun impôt ou ont bénéficié d'un remboursement au moins une fois entre 2001 et 2003. Parallèlement, les zones franches industrielles ont poussé comme des champignons vénéneux. De 850 en 1998, elles sont passées à plus de 5000 en 2004.
    Aucun pays ne résiste à la dégringolade. Au Royaume-Uni, les impôts sur les sociétés ont chuté de 15% depuis les années 1980. Dans le même temps, l'Italie a baissé son imposition aux sociétés de 22%, l'Allemagne de 41%. Pour le Japon, la décrue a atteint 43% depuis 1970 et elle a été de 53% aux Etats-Unis, calculée depuis 1960.
    Actuellement (chiffres 2005), les pays de l'OCDE appliquent en moyenne un taux maximal d'imposition aux entreprises de 28,7%. Ce sont les nations les plus développées qui exigent les taux les plus lourds. En tête du classement apparaît le Japon (39,5%), talonné par les Etats-Unis (39,3%), l'Allemagne (38,9%) et le Canada. La France et l'Espagne s'accrochent au peloton avec 35%.
    Loin derrière, la Suisse n'exige, elle, qu'une contribution moyenne de 21,3%. Elle se situe grosso modo au niveau des anciens pays de l'Est qui viennent de faire leur entrée dans l'Union européenne. Signalons enfin, tout en bas du classement, le cas particulier de l'Irlande qui fait les yeux doux aux entreprises, avec un petit 12,5%.
    A ce rythme, calcule la CISL, «d'ici à la moitié du siècle, l'impôt sur les sociétés ne sera plus qu'un souvenir». Comme quoi, trop peu d'impôt tue aussi l'impôt. PCR
  • CARTES DE CREDIT SUISSES POUR VOLER LE FISC FRANÇAIS
    Parmi les mille et une recettes qui permettent de contourner le fisc, des petits malins français ont inventé une nouvelle combine utilisant les modes de paiement électronique.
    Concrètement, certains magasins suisses sont équipés de terminaux pour des cartes bancaires d'un genre un peu spécial, utilisées par des particuliers ou par des sociétés et «directement» reliées à un compte ouvert en Suisse. La transaction s'effectue entre le commerçant et l'établissement financier (une banque, une fiduciaire, etc.), sans passer par les intermédiaires habituels, Eurocard, Visa, American Express. L'argent passe du compte suisse du client à celui du commerçant par un simple ordre de virement entre banques suisses.
    Cette édifiante manoeuvre est expliquée dans Le Canard Enchaîné du 10 janvier1. C'est le genre d'opération que le fisc français ne peut en aucun cas saisir, le secret bancaire helvétique lui faisant obstacle. Ainsi, les détenteurs français de ces cartes cachent leurs achats. Pour les sociétés françaises, l'avantage est de voir diminuer artificiellement leur volume d'affaires, baissant son seuil imposable, et d'économiser ainsi entre 30% et 45% de taxes. Quant aux particuliers, ils peuvent dissimuler leur train de vie. Selon Le Canard Enchaîné, l'une des ruses consiste à utiliser les terminaux le week-end ou le soir, lorsque les risques d'une descente de la brigade des impôts sont quasi nuls.
    En Suisse, où l'évasion fiscale n'est pas un délit, l'opération est légale. Quelque trois mille détenteurs de ces cartes utiliseraient ce mode de transaction pour certains de leurs achats. Cerise sur le gâteau, les sommes créditées peuvent ensuite être rapatriées sans trop de risques, via des cartes de crédit «préchargées» à coups de 10 000 francs l'unité, qui permettent de régler certains achats discrètement.
    PBH








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