CORINNE AUBLANC
GENÈVE - Face aux exigences de la société de l'information, plus d'un tiers des adultes ne peut pas régater, selon un rapport de la Recherche en éducation.
«Voici la notice d'utilisation de l'aspirine. Enumérez trois situations où vous devriez consulter un médecin.» A Genève, il s'avère qu'un adulte sur deux est incapable de répondre correctement à cette question. Faute de comprendre et de pouvoir utiliser l'information qui lui est fournie. C'est ce qu'il ressort de l'étude publiée par le Service de la recherche en éducation (SRED). Ce rapport reprend les résultats genevois d'une enquête internationale de l'OCDE[1] sur les défis posés par la société de l'information. Sur la base d'évaluations directes effectuées à domicile auprès de quelque 800 individus résidant dans le canton, le document analyse les compétences de base des personnes âgées de 16 à 65 ans.
L'étude montre qu'à Genève, entre un tiers et la moitié des adultes ne possèdent pas les compétences minimales pour résoudre des situations liées à la vie quotidienne. Comme acheter un ticket de bus à un distributeur ou encore voter. Il ressort du rapport du SRED que toute une frange de la population est, par absence de compréhension et incapacité à manipuler les données qui l'entourent, exclue d'une société caractérisée par l'omniprésence d'informations complexes, fragmentaires ou techniques. En cela, Genève ne se distingue pas du reste de la Suisse romande. Le score du canton est plus faible, dans le domaine de l'information mathématique au quotidien (numératie) que les régions alémanique et tessinoise. En revanche, en matière de compréhension et utilisation de l'information écrite (littératie), les compétences genevoises sont meilleures qu'au Tessin.
Les compétences non utilisées se perdent
En examinant les résultats à l'aune de diverses caractéristiques individuelles, le rapport détermine des groupes à «risques». Les catégories les plus fragiles restent les personnes qui n'ont pas achevé leur formation post-obligatoire et qui n'ont pas bénéficié de formation continue au cours des douze mois précédant l'enquête. Alors que la même étude vient confirmer que ce sont les personnes les mieux formées qui bénéficient davantage de la formation continue.
De fait, et sans surprise, il ressort que le niveau de formation surtout, mais aussi la langue principale et l'âge sont les facteurs qui influencent le plus les compétences de l'individu. Ainsi, les 75% des personnes qui n'ont pas dépassé la scolarité obligatoire se situent en dessous du niveau minimal requis pour faire face aux exigences de la vie courante, contre 40% (!) chez celles ayant achevé des études supérieures.
Par ailleurs, les compétences sont plus faibles, à niveau de scolarisation égal, chez les personnes de plus de 45 ans. Entre autres parce que la pédagogie actuelle, moins centrée sur la transmission de contenu, prépare mieux à la résolution de problèmes. Et surtout parce que l'acquisition, le maintien et la perte de compétences dépendent de l'utilisation qu'on en a. «Ce qui ne sert pas se perd», résument les chercheuses Jacquelin Lurin et Odile Le Roy, qui ont participé à l'étude. Un signal lancé aux employeurs concernant les efforts à faire pour maintenir le niveau de compétences dans le milieu professionnel.
Repérer les personnes à risque
A relever que chez les moins de 35 ans, le niveau de formation des parents joue aussi un rôle. Et ce, plus fortement à Genève –et en Suisse– que dans d'autres pays comme les Etats-Unis ou le Canada. Notamment en ce qui concerne la compréhension de textes suivis. L'école semble ainsi moins jouer son rôle d'ascenseur social en Helvétie qu'ailleurs...
Une relation se profile également entre les compétences de base et l'accès aux nouvelles technologies. Parmi les 90% des adultes qui, en Suisse, disent avoir accès à un ordinateur et à internet, 50% ont un niveau de compétences suffisant. Niveau atteint par seulement 5% des personnes sans accès. Corollairement, «ces dernières ne peuvent s'approprier les nouvelles technologies en raison de leur compétences de base trop faibles», relèvent les chercheuses.
Les pistes esquissées passent par le renforcement des apprentissages initiaux en lecture, le repérage des personnes à risque et l'encouragement à la formation continue, notamment via des actions ciblant les publics les moins qualifiés. Les enjeux étant l'adaptation aux mutations technologiques, la rapidité de réintégration au marché du travail en cas de chômage, l'accès aux informations relatives à la santé –d'autant plus crucial avec le vieillissement de la population– et, enfin, la participation à la vie démocratique. I
Note : [1] Intitulée Adult literacy and lifeskills survey (ALL), l'étude internationale, menée en 2003 et publiée en 2005, a été menée dans sept pays ou régions –Suisse (conduit par l'Office fédéral de la statistique), Norvège, Italie, Canada, Etats-Unis, l'Etat du Nuevo León au Mexique et les Bermudes. Ces travaux mesurent les compétences des adultes sur les plans de la littératie (compréhension de textes suivis tels qu'éditoriaux, reportages, brochures, manuels... ou de textes schématiques comme fiches de paie, demandes d'emploi, cartes routières, tableaux, graphiques...); de la numératie (gestion de budget, d'horaires...) et de la résolution de problèmes.
«Relever les défis de la société de l'information. Les compétences de base des adultes dans la vie quotidienne». Rapport genevois de l'enquête ALL 2003. SRED, octobre 2006.