MARC GUÉNIAT
DISCRIMINATION - La fondation Surgir a présenté hier la première étude menée en Suisse sur le mariage forcé. Les femmes sont les principales victimes de cette pratique.
La fondation Surgir a lancé hier un véritable pavé dans la mare. Son rapport[1] révèle la persistence du mariage forcé en Suisse, qui touche des milliers de personnes, essentiellement des femmes, très jeunes et issues de milieux modestes. Active dans le domaine de la lutte contre les violences envers les femmes, la fondation fournit ainsi la première étude suisse sur le mariage forcé.
Il n'existe à l'heure actuelle aucune donnée quantitative sur cette problématique. Et les statistiques s'avèrent très difficile à établir, «tant le mariage forcé fait l'objet d'une véritable omerta», justifie Jacqueline Thibault, présidente de Surgir. C'est pourquoi l'option d'une enquête qualitative, basée sur des entretiens individuels, a été privilégiée.
Du centre de migrants au service juridique international en passant par le foyer pour femmes, l'enquête a passé au crible cinquante institutions en Suisse romande et alémanique. Sur cet échantillon, les auteurs de l'étude ont dénombré 400situations, dont 140 nouveaux cas recensés entre janvier 2005 et juin 2006 seulement. « Et il ne s'agit que de la pointe émergée de l'iceberg», explique Mme Thibault. De tels chiffres qui lui autorisent une extrapolation situant le phénomène à hauteur de plusieurs milliers.
Risques de représailles
Parce que sur plus de 2000 institutions oeuvrant dans le social en Suisse, cinquante seulement ont été interrogées lors de l'enquête. Il est en outre très difficile d'atteindre les personnes victimes du mariage forcé en raison du risque de représailles qu'elles encourent en témoignant. D'ailleurs, aucune des victimes n'a souhaité venir s'exprimer lors de la conférence de presse annonçant la publication du rapport. «La menace est réelle et je tiens moi-même à garder l'anonymat», déclare l'une des enquêtrices.
Ceci explique pourquoi la recherche ne compte que six témoignages: le restant des victimes n'ont pas désiré y participer ou n'ont pas pu se rendre au rendez-vous fixé. Dans un cas comme dans l'autre, les pressions familiales exercées sur elles ont pesé de tout leur poids, affirme Mme Thibault. Malgré le faible échantillon recueilli, l'enquête a néanmoins permis d'établir une typologie composée de quatre scénarios de mariages forcés en Suisse.
Entre loyauté et choix de vie
Composés majoritairement de femmes mais pas exclusivement, les personnes concernées sont originaires d'Europe de l'Est, du Proche et Moyen-Orient, du Maghreb et d'Afrique subsaharienne. Âgés de 13 à 30 ans, elles sont une majorité à être majeurs, proviennent de milieux socio-économiques modestes et sont dotés d'une éducation faible, voire inexistante. Le mariage forcé concerne donc une large frange de la population qu'on ne saurait circonscrire à une région géographique ou culturelle, dixit Mme Thibault.
Prisonnières d'un dilemme qui oscille entre loyauté envers la famille et désir de choisir leur conjoint, les personnes victimes du mariage forcé n'ont en outre souvent pas accès aux structures d'aide. Et craignent le bannissement de la sphère familiale. De leur côté, les institutions, non seulement en nombre insuffisant, ne disposent pas des moyens financiers pour appréhender ce type de problèmes, explique Mme Thibault. C'est pourquoi la fondation Surgir entend lancer une campagne d'information dans toute la Suisse qui permettrait une prise de conscience politique de la question.
Davantage de moyens financiers
«Il ne s'agit pas de partir en guerre, de stigmatiser une population étrangère déjà victime des démagogues, mais de faire appliquer les lois suisses en matière de mariage», précise l'enquêtrice anonyme. « Et les lois suisses doivent à leur tour être adaptées à cette situation: les femmes sujettes au mariage forcé s'avèrent trop dépendantes du statut de leur mari. Il n'est pas rare que la femme soit expulsée en cas de divorce», poursuit-elle.
Forte de sa recherche, la fondation Surgir conclut son rapport en dressant une série de recommandations. A commencer par un renforcement des mécanismes institutionnels pour la protection des victimes du mariage forcé en Suisse. Ce qui passe par une allocation de fonds voués à la création de lieux d'accueil liés à cette problématique spécifique, avance Mme Thibault. D'autre part, «il s'agit de mettre en place des structures d'information permettant aux victimes de savoir où et à qui s'adresser». I