CHRISTOPHE KOESSLER
VOTATIONS - Le conseiller d'Etat Charles Beer donne sa vision des dysfonctionnements de la rénovation de l'école genevoise. Invitant à voter deux fois non lors de la votation du 24 septembre, il dévoile aussi de nouveaux projets.
Pas de fumée sans feu? Pour maints observateurs, ou politiques, la crise actuelle de l'école genevoise prend ses racines dans certaines défaillances de la rénovation lancée en 1994. Nombreux sont ceux qui évoquent un «pilotage déficient». L'initiative de l'Association refaire l'école (Arle) pour le retour des notes, et le contre-projet de la droite, sur lesquels les citoyens se prononceront le 24 septembre, n'auraient pas vu le jour sans le profond malaise d'une partie des enseignants et des parents d'élèves. Qu'est-ce qui a donc si mal fonctionné pour entraîner une remise en question fondamentale des bases de la rénovation: enseignement individualisé, travail en équipe, fin de la sélection des élèves avant 12 ans? Réponses de Charles Beer, chef du Département de l'instruction publique (DIP), qui, en prônant le double non lors de la votation du 24 septembre, souhaite pouvoir entamer des changements importants et restaurer la confiance.
L'application de la rénovation est beaucoup critiquée, même dans les milieux qui lui sont favorables. Qu'est-ce qui, pour vous, n'a pas fonctionné avec la rénovation?
Charles Beer: Quand j'ai été élu en 2003, la rénovation avait débuté depuis près de dix ans. Or, il n'y avait toujours pas de loi qui donnait les orientations de cette réforme, et la moitié des écoles n'étaient toujours pas entrées dans le processus auquel les établissements scolaires adhéraient sur une base volontaire. Ensuite, on lui a donné un champ beaucoup trop large. Il y a eu une diversité trop importante de «projets d'école» (un des principes phares de la rénovation qui permet aux enseignants de travailler en équipe et d'adapter leur enseignement à leurs élèves de manière collective, ndlr). Les projets n'ont pas toujours été suffisamment cadrés. Troisièmement, on a péché par lyrisme, et la réforme a été très mal comprise. Un certain vocabulaire utilisé pour promouvoir la rénovation a causé beaucoup de tort. Prenez le fameux slogan «L'élève au centre». Certains professeurs se sont sentis injuriés, comme si ce n'était pas déjà le cas auparavant. Puis, on a parlé de «professionnaliser» l'enseignement. N'étaient-ils pas des professionnels? Ce lyrisme un peu prétentieux a engendré bien des dégâts. Enfin, l'évaluation des réformes n'a pas été suffisante. Il n'y a presque pas eu d'évaluation. Le Service de la recherche en éducation (Sred) en a été tenu trop loin.
A ce niveau, est-ce que l'université, notamment les professeurs de la faculté des sciences de l'éducation (Fapse), a pris trop de place dans la rénovation?
Le choix d'engager des réformes doit tenir compte des recherches. Je ne peux que me féliciter que l'université, à travers ses chercheurs, ait nourri ce mouvement. Philippe Perrenoud, professeur à la Fapse, et d'autres ont joué un rôle majeur, et salutaire. Les chercheurs devaient-ils pour autant guider la réforme? J'en doute. Ce n'était pas leur rôle de piloter des réformes de l'administration.
Les politiques n'ont-ils donc pas été suffisamment investis?
Non. Quand le projet de rénovation a été formulé dans le livre le «petit bleu» en 1994 (document fondateur de la rénovation, ndlr), il aurait fallu en débattre au parlement et adopter une loi cadre. A un certain moment, quand les changements sont définitifs et appelés à être généralisés, on doit consulter le parlement et, si nécessaire, le peuple. Surtout quand les cycles d'apprentissage viennent bouleverser une pratique comme le redoublement, touchant ainsi toute l'organisation scolaire.
Vous voulez dire qu'en obtenant l'assentiment du parlement ou du peuple à ce moment-là, on aurait assis la légitimité de la rénovation et on se serait prémuni contre la crise actuelle?
Oui, le débat aurait été mené de manière proactive par le DIP et on n'aurait pas subi les attaques déclenchées par l'initiative de l'Arle. Il aurait d'abord fallu lancer des projets pilotes, les évaluer après trois ou quatre ans, en tirer les enseignements, puis les soumettre au parlement en vue d'une généralisation aux autres écoles. Cela dit, heureusement c'est bien le peuple qui tranchera. En faveur d'un double «non», j'espère.
La rénovation a-t-elle donc manqué d'une véritable volonté politique?
Non, Martine Brunschwig Graf (l'ex-cheffe du DIP, ndlr) s'est fortement engagée pour la rénovation. Mais il y a bien sûr des choix budgétaires qui ont joué un rôle (les moyens ont chuté, ndlr).
Mais alors, où se situe la responsabilité dans le défaut de «pilotage» de la rénovation, tant dénoncé à gauche?
Il y avait de nombreux «groupes de pilotage» censés diriger la manoeuvre, au sein desquels les syndicats, l'université et la parents étaient associés à l'administration. Or, il convenait de faire des choix de nature très politique dans ces groupes. Ils ont mené des débats sans trouver de consensus – en raison de divergences d'opinion et peut-être de leur volonté de refaire le monde trop loin par rapport aux objectifs de la rénovation – sans véritablement conclure, et ont fini par être dissous. La place du pouvoir politique n'a pas été suffisante. C'était une époque où le débat sur l'école ne déclenchait pas d'intérêt politique marqué.
Pourquoi la rénovation n'a-t-elle pas permis une amélioration des résultats des élèves et une plus grande égalité des chances?
On ne peut tout miser sur un paramètre. Tout ne se joue pas sur la manière d'enseigner et d'évaluer. Il y a par exemple le nombre d'heures d'enseignement. On ne passe pas d'une semaine de cinq jours à quatre jours, comme l'a fait Genève, sans conséquences, même si cela n'explique pas tout. L'organisation scolaire joue également un grand rôle. Il faut, par exemple, donner plus d'autonomie aux établissements.
D'autre part, la rénovation n'a pas eu le temps de se stabiliser et a souffert d'un manque de compréhension manifeste. La question des moyens donnés à l'enseignement est aussi primordiale. Au début des années 1990, Genève consacrait davantage de ressources financières à son éducation que l'ensemble des autres cantons, aujourd'hui on est pratiquement en queue de peloton. Or, pendant la même période, notre canton a connu une forte croissance de la population, qui place Genève comme l'un des principaux pôles de croissance démographique d'Europe, une montée des inégalités et une augmentation importante de la pauvreté. Difficile de mesurer les effets de la rénovation dans ce contexte. C'est à cela qu'aurait dû être employé le Sred.