CHRISTOPHE KOESSLER
VOTATIONS CANTONALES (I) - L'éducation devient le champ de bataille N°1 des Genevois. L'école primaire verra son sort scellé le 24 septembre. Résumé des enjeux.
Il y a les pro et les anti-rénovation. A gauche, on pense que la rénovation de l'école primaire –mise en oeuvre progressivement à partir de 1994 par la libérale Martine Brunschwig-Graf– doit être poursuivie, tout en corrigeant les erreurs commises depuis lors. A droite, on réclame sa mise à mort: «Fini les expériences sur nos enfants, revenons vite aux méthodes d'avant, celles qui ont fait leurs preuves», demandent en coeur l'Association refaire l'école (l'Arle) et les partis de l'Entente (radical, démocrate-chrétien et libéral), élargie à l'Union démocratique du centre.
Mais c'est le peuple qui tranchera le 24 septembre. Soit en acceptant l'initiative de l'Arle ou le contre-projet de la droite –qui vont dans le même sens, malgré des différences non négligeables (lire notre encadré)– soit en refusant en bloc les deux textes de loi, et ainsi réitérant sa confiance dans le Département de l'instruction publique (DIP) et le Conseil d'Etat. Tous deux promettant d'apporter des solutions novatrices à l'échec scolaire.
Les deux camps reconnaissent pourtant le problème: non seulement les élèves genevois obtiennent en moyenne de faibles résultats à l'étude internationale PISA (qui mesure leurs performances) –20% des écoliers ont des difficultés importantes avec la lecture à la fin du primaire, par exemple– mais l'échec scolaire n'a pas reculé, alors que sa réduction était un des objectifs prioritaires de la rénovation.
Rénovation: le mal ou son remède?
C'est en réalité sur les causes du mal qu'il y a divergence. Pour les initiants, la rénovation est à l'origine de la crise actuelle. Son «idéologie», le socio-constructivisme, est perçue comme le mal contagieux de l'école genevoise. Rompant avec l'enseignement traditionnel transmissif, cette méthode aurait pour effet, selon la droite, de «laisser l'enfant se débrouiller tout seul» en se bornant à l'inciter à construire lui-même son savoir, source de frustration et de démotivation. Accompagnée de la suppression des notes et de celle des redoublements, cette méthode pédagogique aurait entraîné un manque de rigueur, une dispersion sur des disciplines secondaires et une évaluation trop laxiste des élèves.
Solution? Tout simplement rétablir des notes certifiant les connaissances, mettre l'accent sur les disciplines de base comme le français les mathématiques, et avoir recours au redoublement dans le but affiché d'aider les élèves en difficulté. Mais bien sûr aussi de mettre un frein à ces nouvelles pédagogies, bien que les deux projets de loi restent plutôt flous sur ce point (lire les repères ci-contre). La droite propose aussi d'évaluer la «performance» des établissements et de soumettre chaque innovation pédagogique à l'approbation des autorités politiques.
Problème de pilotage
Aux yeux de la gauche et des syndicats, le problème de l'école genevoise réside ailleurs. La rénovation avait justement pour but de pallier les piètres performances des élèves genevois et de freiner l'échec scolaire, problèmes qui se posaient avec acuité bien longtemps avant la rénovation.
Si cette dernière a en revanche échoué, les raisons en sont diverses. Tout d'abord, de l'avis général à gauche, la rénovation a été mal pilotée. Un processus lent, inégal, l'absence de consultations auprès des enseignants, comme le manque de directives claires à leur intention, et la faiblesse de l'information donnée aux parents ont entraîné une application bancale des principes de la rénovation. De même, le fait que l'entrée des écoles en rénovation ait été volontaire –on ne voulait pas brusquer les enseignants qui y étaient trop rétifs– a empêché l'harmonisation de l'ensemble du système scolaire.
Ensuite, les moyens ont manqué. Le suivi personnalisé des élèves (la différenciation), et surtout de ceux en difficulté, –principe clef de la rénovation– n'a pu qu'être partiellement mis en oeuvre: «L'école a perdu 23% des ses moyens par élève de 1990 à 2005, alors que 6000 nouveaux élèves sont arrivés», précisait il y a quelque temps Christian Brunier, député socialiste. Enfin, la précarisation importante qu'a vécu Genève depuis le début des années 1990 ne serait pas étrangère aux difficultés scolaires.
Il n'y a donc pas ici de remise en cause des principes de la réforme: les pédagogies centrées sur l'élève et son goût d'apprendre auraient fait leur preuve pour parvenir à l'instruction du plus grand nombre. Quant aux notes certificatives, aux moyennes et aux redoublements, ils s'avèreraient spécialement pernicieux, car ils entraînent la sélection des élèves, reléguant dès le plus jeune âge certains élèves sur une voie de garage, alors qu'il auraient pu suivre des études si on leur avait laissé le temps.
Pas de recette miracle
En somme, «l'Arle et l'Entente proposent une fausse solution à un vrai problème», résument les opposants. Alors, quelle est donc la bonne recette? La gauche propose davantage d'appuis scolaires et d'évaluations personnalisées –donc plus de moyens– et un rapprochement avec les parents d'élèves, appelés à devenir de véritables partenaires de l'école. Charles Beer, conseiller d'Etat en charge de l'instruction, a pour sa part déjà pris un certain nombre de décisions: à la rentrée 2005, il a rassemblé toutes les écoles sous le même régime en réintroduisant –en réponse aux critiques de l'Arle– des notes indicatives en complément aux appréciations qualitatives et en réduisant les cycles d'études à deux ans (quatre ans auparavant). Il a également promis de faire de l'enseignement du français et des mathématiques une priorité.
Cibler les plus démunis?
Le magistrat a également lancé jeudi dernier un projet pilote d'aide aux écoles des quartiers populaires de réseau d'enseignement prioritaire (REP) (lire notre édition du 25 août). Le programme réalloue les ressources internes à l'établissement en vue de renforcer l'appui individuel aux élèves en difficulté. Il servira aussi à tester de nouvelles structures, comme le conseil d'établissement (qui inclut les parents d'élèves) et la direction d'école. En revanche, sur le moyen terme, le magistrat n'envisage pas une augmentation du nombre de postes, contrairement à ce que souhaite la gauche.
C'est à travers la réorganisation de l'école primaire, pas à pas, et en concertation avec toutes les parties, que le chef du département entend lutter contre la crise que traverse l'école genevoise. Face à ses démarches –souvent perçues comme des tâtonnements– et dans le contexte de la pénurie de moyens financiers de l'Etat, l'Arle et l'Entente pourraient bien l'emporter, leurs propositions pouvant paraître apporter des solutions plus radicales et immédiates. I