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Au pays du Kama Sutra, être homo est un crime

Paru le Jeudi 10 Août 2006
   ANDRÉE-MARIE DUSSAULT    

International INDE - L'Inde se projette comme puissance économique dans un futur rapproché et sa capitale se targue d'une image moderne de cité de «classe mondiale». En dépit d'une volonté d'ouverture, la plus grande démocratie du monde continue à criminaliser l'homosexualité, niant le droit d'aimer à des centaines de milliers de citoyens. Une poignée d'entre eux se rebellent.
Ingénieur mécanique dans la capitale Delhi, père de trois grands enfants, Rohit Mohan avait envie de boire un verre ce mardi soir après une épuisante réunion avec un client dans le quartier des ambassades. Peu familier de ce coin de la ville, il entre dans le premier bar qu'il aperçoit, une petite cave qui ne paie pas de mine, heureux à la perspective de boire une bonne bière fraîche. A peine entré dans l'établissement, Rohit en ressort aussitôt. C'est que – mais notre homme l'ignorait – il s'agit d'un des rarissimes clubs homos (masculin) de la ville, underground, lequel n'ouvre ses portes qu'une fois par semaine... le mardi. La vue de ces corps masculins s'entrelaçant dans un sous-sol assez peu éclairé – afin de ne pas être reconnu – a suffi à faire fuir Rohit, qui, racontant l'incident deux semaines plus tard, en est encore tout ému.
Ce n'est pas que Rohit soit plus conservateur que l'Indien moyen, et pourtant. L'attitude de l'ingénieur n'a rien d'étonnant au pays de la tolérance gandhienne. Deux hommes mûrs déambulant dans la rue principale main dans la main; deux jeunes employés d'hôtel couchés l'un sur l'autre sur le lit devant un match de cricket télévisé; cinq étudiants se cramponnant bras dessous bras dessus... Personne ne bronchera devant ces scènes de la vie quotidienne. Vous avez dit homosexualité? Etes-vous complètement à côté de vos baskets? Se toucher entre mâles, entre vrais, en Inde, n'est de loin pas un péché, c'est la norme. En revanche, celui qui revendique ouvertement son homosexualité le fait à ses dépens. Et les femmes qui aiment les femmes? L'imagination la plus folle est à des années de lumière de frôler cette fantaisie, réservée au royaume de la pornographie.
On l'aura compris, être Indien et gai, a fortiori Indienne et lesbienne, et sortir du placard n'est pas aussi simple que de crier «ciseau!» «Soyez financièrement indépendants»: c'est le conseil d'or dispensé tant par Maya Shanker que Rahul Singh, deux activistes de la cause gaie, aux rares et téméraires homos qui osent envisager de faire leur coming-out à Delhi. Car la capitale indienne a beau vouloir projeter une image de cité de «classe mondiale», progressiste, au carrefour des idées nouvelles, lorsqu'il est question d'homosexualité, on est encore au XIXe siècle.
Littéralement, puisque le code pénal compte toujours une loi promulguée par le raj britannique, criminalisant l'amour homo. Si en réalité, la section 377 du code pénal indien, qui date de 1860, ne cite pas explicitement l'homosexualité, elle est cependant utilisée contre les personnes homosexuelles sous prétexte qu'elle interdit toute «relation contre-nature, dont la sodomie, avec un homme, une femme ou un animal», sous peine d'emprisonnement pouvant s'étendre à toute la vie de l'accusé.
Quant aux mentalités, elles n'ont que peu d'avance sur la loi. En 2002, un sondage mené dans une foire fréquentée par la upper middle class deliite en témoignait. «Soixante-dix pour cent des interviewés affirmaient n'avoir rien contre les gens attirés par leur propre sexe», rapporte Maya Shanker, le look garçonne, qui, avec sa copine, mène à bout de bras Sangini, la seule association offrant un service d'aide téléphonique et de consultations aux lesbiennes de la mégalopole de plus de 15 millions d'habitants. «En revanche, interrogés sur la manière dont ils réagiraient si leur soeur ou leur fils était gai, plus personne ne voulait discuter!»
De sorte que vivre son homosexualité au grand jour sous le ciel indien ne va pas de soi. Les histoires d'horreur abondent. A la tête de Milan, l'équivalent au masculin de Sangini, et initiateur d'une pétition contre la loi homophobe présentement examinée par la Cour suprême, Rahul Singh, la trentaine costaude et piercée, en connaît un bout sur la détresse de ces concitoyens homos. «Tous les mois, je reçois une vingtaine d'appels d'hommes prêts à décrocher la lune pour devenir ''normaux'', affirme-t-il, et qui, faute de solutions, envisagent souvent le suicide.»
Il nous confie l'histoire de Sanjay – scénario classique, assure-t-il: à 20 ans, le jeune homme quitte son village natal pour venir à Delhi, officiellement pour travailler, officieusement pour respirer plus librement. Prenant son courage à deux mains, il écrit à sa famille la vérité sur son orientation sexuelle. Aussitôt son père fait le voyage de Delhi afin de faire entendre raison à son fils. Avec les arguments habituels: «ce n'est qu'une phase»; «tout ceci n'est qu'illusion»; «c'est l'influence de la grande ville». Il essaie de convaincre son fiston – le menaçant de le déshériter – de revenir à la maison, où un mariage arrangé l'attend. Contre vents et marées, Sanjay résiste. Mais aujourd'hui, il peut se considérer comme orphelin.

En Inde, celui qui revendique ouvertement son homosexualité le fait à ses dépens

Le sacro-saint mariage, avec le chantage émotionnel qui l'accompagne, constitue la pierre angulaire des pressions exercées par la famille, surtout sur les femmes. «Jusqu'à 23 ans, vous pouvez dire que vous étudiez, explique Maya. Ensuite, vous pouvez toujours entamer une maîtrise, puis un doctorat. Enfin, vous pouvez prétexter le début d'une carrière. Mais à 30 ans, ça devient extrêmement difficile d'y échapper.» Et ce d'autant plus si vous êtes d'un milieu rural conservateur, peu éduqué et peu argenté. Cela dit, la presse, il y a quelques mois, nous apprenait que, dans un recoin de l'Inde profonde, deux amantes se sont dit «oui» avec la bénédiction de tout le village.
Mais une hirondelle ne fait pas le printemps. Les détracteurs de «ce mal venant de l'Ouest» sont nombreux. Parmi eux, on compte bien sûr les puissants partis hindous nationalistes. Or, de son côté, la gauche est loin d'être d'un grand secours à l'électorat rose. L'argument habituellement avancé étant que l'Inde a d'autres problèmes à régler. Quant aux féministes – copines de l'Ouest, ceci vous rappellera des temps pas si lointains –, elles sont toujours au stade où elles craignent que l'inclusion des revendications lesbiennes à leur plate-forme nuira à la cause: «Venez à nos manifs, mais laissez vos banderoles à la maison», ont-elles concédé à Sangini pour le 8 mars.
Donc non, le partenariat enregistré version indienne n'est pas à l'agenda. Cependant, en 2003 et 2004, Calcutta voyait défiler dans ses rues une Lesbien & Gay Pride. Rien à voir avec les méga-événements que connaissent désormais les capitales occidentales. Une modeste cinquantaine de personnes se sont réunies lors de la première édition, tandis que quelques centaines étaient présentes pour la seconde, certaines ayant fait le déplacement depuis le Népal et le Bangladesh. Une minorité microscopique, certes, mais une minorité visible, et brave, grâce à laquelle la liberté d'aimer gagnera du terrain en Asie. I



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L'ORIENTATION SEXUELLE COMME STRATEGIE MIGRATOIRE

   AMd    

Selon plusieurs enquêtes menées par des medias indiens, les couples gais sont nombreux, ces jours, à se présenter comme tels devant les autorités consulaires de pays comme la Belgique, le Royaume-Uni et le Canada. Des couples cependant pas tout aussi homo qu'on pourrait le croire. Car il s'agit de la dernière supercherie imaginée pour parvenir à quitter le pays et recevoir l'asile politique de l'une de ces nations qui accordent désormais aux partenaires de même sexe le droit de se lier légalement.
Prétextant la persécution en Inde en invoquant la section 377 du code pénal, utilisée pour criminaliser l'homosexualité, ces faux homos tentent leur chance pour émigrer sous des cieux meilleurs. Une stratégie d'immigration qui a le don d'énerver les activistes gais. «D'abord, voir les problèmes réels des personnes homosexuelles en Inde exploités à des fins personnelles par des gens qui n'ont que faire des droits des minorités sexuelles a quelque chose de profondément irritant», s'indigne-t-on à Humsafar Trust, l'une des plus anciennes ONG du pays militant pour les droits des personnes homosexuelles en Inde. «Ensuite, et surtout, les cas d'abus nuisent aux vrais couples gais, aux prises avec de vrais problèmes et qui pourraient vraiment avoir besoin de recourir à l'asile politique.»
Curieusement, très peu de cas de couples féminins qui réclament le statut de réfugié politique ont été recensés, alors que, comme le fait remarquer un journaliste indien, «on pourrait supposer que, devant faire face à une société à la fois homophobe et patriarcale, les lesbiennes devraient être plus nombreuses à faire la queue devant les ambassades des pays les plus progressistes en matière de droits humains». AMD



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L'ACTIVISME LESBIEN MOINS SOUTENU

   AMd    

Comme d'habitude, côté femmes, la situation est toujours un peu plus difficile. Maya Shanker, de l'association Sangini qui offre un service d'aide téléphonique et de consultations aux lesbiennes à Delhi, peut témoigner des nombreuses différences qui caractérisent le sort des gais et des lesbiennes. Déjà, financièrement, les hommes, y compris ceux qui aiment les hommes, sont plus riches. Les femmes, encore majoritaires à dépendre d'un mari ou d'un père, ont globalement moins d'argent pour soutenir l'activisme lesbien. «Depuis sept mois, nous n'avons pas reçu un centime pour faire tourner Sangini; nous faisons vivre le centre avec nos salaires respectifs», affirme Maya, la mine basse.
Par ailleurs, les hommes sont plus présents, plus visibles, dans les medias et par conséquent plus susceptibles de pouvoir répondre aux besoins de la communauté homo. «C'est plus difficile d'accéder aux lesbiennes, explique Maya; de leur dire qu'on existe, que si elles ont besoin de discuter, si elles sont des questions, si elles veulent rencontrer d'autres lesbiennes, nous sommes là.» Leur mobilité étant moins grande, ayant davantage de comptes à rendre à la famille pour justifier leurs déplacements, les femmes sont de facto moins présentes dans les espaces publics. «Du coup, on ne peut pas mettre des autocollants avec nos coordonnées dans les bus ou dans d'autres lieux abondamment fréquentés comme le ferait une association masculine.» Non seulement parce que les femmes prennent moins le bus, mais «on risquerait de se retrouver avec des appels de pervers sexuels ou d'extrémistes homophobes!» Sangini se contente donc de cibler les toilettes publiques pour femmes.
Parlant d'extrémisme homophobe visant les femmes en particulier, citons l'exemple de la sortie en Inde du film Fire de Deepa Mehta, en 1998, qui a éloquemment révélé au grand jour l'ampleur de la violence à l'égard des lesbiennes. Le scénario dépeint l'histoire de deux femmes mariées à deux frères, qui développent une relation amoureuse sur fond de classe moyenne deliite. Dès la première à Bombay, alors que le comité de censure, à la surprise générale, avait laissé passé le film sans exiger de coupes, des groupes politiques appartenant à la droite nationaliste hindoue ont violemment réagi. Les salles de cinéma ont été prises d'assaut par des hordes de partisans qui ont sauvagement agressé les spectateurs, brisé les fenêtres des billetteries et vandalisé les panneaux publicitaires annonçant le film. Le lendemain, la première à Delhi connaissait le même sort. AMD



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