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Les précaires soumis au recyclage

Paru le Mardi 18 Juillet 2006
   BENEDETTO VECCHI, IL MANIFESTO    

International SOCIOLOGIE - Le dernier ouvrage du sociologue Zygmunt Bauman sortira en septembre. «La vie liquide» est une fresque de la société capitaliste, entre précarité, production de «déchets» et recyclage humain par le capitalisme.
La production de «déchets» humains est l'industrie la plus florissante du capitalisme contemporain. Cette affirmation radicale se trouve en toile de fond du dernier volume du sociologue Zygmunt Bauman, La vie liquide1. Ce thème avait déjà été traité par cet essayiste polonais, qui a quitté son pays en 1968. Une campagne antisémite l'empêchait de réaliser ses recherches dans des conditions acceptables. Bauman est devenu, parmi les intellectuels critiques exilés, l'un des plus inspirés en ce qui concerne la réalité contemporaine, qu'il définit comme «modernité liquide». C'est justement au sein de cette modernité liquide que la production de «déchets» atteint des niveaux sophistiqués. Et la liste dressée par Bauman pour désigner ces «déchets» est longue: les migrants enfermés dans les camps, les privés de travail, les working poor... Mais étant donné qu'une des caractéristiques du capitalisme est le fait de tirer profit de tout, on voit fleurir un dynamique commerce de «recyclage des déchets» humains.
Dans ce nouveau secteur du recyclage, on y trouve de tout: le fitness pour remettre en selle la «machine corporelle plus assez en forme pour affronter le monde du travail», l'industrie culturelle qui produit à la chaîne et vend des best-sellers et DVD pour «apprendre» à devenir riche et à développer une vision opportuniste du «vivre ensemble». Enfin, l'industrie des «déchets» lance de charitables capitalistes et des ONG gérées par l'air renfrogné de capitaines d'industrie. La mise en scène de la production des déchets est le consumérisme, à tel point que l'accès à «l'énorme production de biens» devient la clé de la réalisation de soi.
L'identité ne serait désormais qu'un patchwork construit le matin dans les couloirs d'un centre commercial et détruit le soir lorsque le désir, à peine assouvi, devient frustration face au dernier spot publicitaire pour le dernier modèle de téléphone portable. La consommation, estime Bauman, serait devenue le fondement de l'identité.
L'essayiste polonais s'est donc penché sur les nouvelles techniques de marketing, conçues pour huiler en permanence la «machine du désir». Le chapitre sur les régimes alimentaires est à ce titre assez amusant. Le paradigme de la «modernité liquide» est un corps sec, efficient et agréable à montrer. D'où la pression psychologique pour maintenir ce corps mince. Si l'on ne parvient pas à maigrir, c'est parce que le corps a un métabolisme lent et pour l'activer, il faut manger plus souvent. Le culte du corps est donc un serpent qui se mord la queue, ce qui fait la joie de l'industrie pharmaceutique et alimentaire, figures typiques de la machine du recyclage. Le fitness est donc le modèle d'une société qui impose d'être heureux, tout en sachant que la terre promise ne l'est pas pour tous.
Bauman nous invite à prêter attention à ce qu'il appelle «l'économie du logo»2, où ce qui importe n'est plus l'objet en soi mais l'appartenance à une «communauté virtuelle» qui participe au grand cirque de la marque. La consommation est pour Bauman l'architrave de la modernité liquide qui broie et dissout, vorace activité qui refoule le passé et ferme les frontières à tout avenir qui ne serait pas celui de la tiède répétition du présent. A cette colonisation de la vie, il n'y a plus de digue. Pas même la culture, puisque cette dernière est autonome à la production de biens, estime Bauman.
Au siècle dernier, Theodor Adorno avait vu dans la culture la digue capable de freiner la «réification» de la vie. A la même période, Hannah Arendt voyait dans l'espace public le lieu d'une «vita activa» nécessaire à la critique d'une société administrée. Mais si Adrono, auteur de la Dialectique de la raison (co-écrit avec Max Horkheimer), écrivait déjà sur la formation d'une industrie culturelle, l'actuel espace public n'offre pas de discussion publique, si ce n'est la «spectacularisation» de la vie privée.
Parallèlement, les «politiques de la vie»3 enregistrent le changement et tendent à introduire des normes pour tout ce qui touche à l'intime: procréation assistée, euthanasie... Bauman estime en outre que la culture ne constitue plus un barrage à la «réification de la vie», alors que les intellectuels ont abandonné depuis longtemps toute prétention à «illuminer la caverne», en préférant les lumières séduisantes des talk-shows.
Toutefois, Bauman pense qu'il existe une rhétorique publique, bien que minoritaire, qui considère encore la culture et l'espace public comme des activités aptes à résister au pouvoir de la société de consommation. C'est justement à la culture que l'auteur consacre un passage de La vie liquide. Dans ce chapitre, il dévoile les ambivalences d'une telle rhétorique, en s'appuyant sur le double lien entre l'auteur et l'industrie. Le premier a besoin de la seconde pour se faire connaître et la seconde a besoin des premiers pour produire des livres-marchandise.
Ce double lien ne résulte pas d'un pacte implicite de dépendance, mais bien du fait que les auteurs, et à plus forte raison les intellectuels, sont désormais une force-travail soumise aux dures lois du marché du travail. L'aura dont bénéficie l'intellectuel, en revanche, n'est qu'une convention qui souligne la contradiction entre l'attitude critique de l'auteur et son asservissement à l'industrie culturelle. Un tel paradoxe entre attitude critique, réflexive de la force-travail et sa «gestion» de la part de sociétés capitalistes n'est pas la prérogative de la production culturelle. Ce chapitre sur la culture est donc primordial, car il révèle une problématique principale de l'essai: la convergence entre précarité et activité cognitive en tant que moyen de production.
Il va de soi que le sentiment de précarité est propre à la nature humaine. L'animal humain connaît ce sentiment depuis la naissance: c'est le sentiment qui le pousse à développer des stratégies pour supporter un habitat a priori hostile. Avec réalisme, on peut affirmer que pour éliminer la précarité, l'humain a puisé dans la créativité, le savoir et la connaissance.
La production cyclique de «déchets» humains dans nos sociétés provoque le retour violent de ce sentiment, mais avec une différence fondamentale par rapport au traditionnel Etat-providence: la propension humaine à la réflexion est réduite à une matière première de la production capitaliste. On trouve donc davantage de «déchets» là où l'activité cognitive réduite à un moyen de production abonde.
L'objet de toutes les attentions, de la part des «politiques de la vie», est cette précarité «moderne». La dissolution des liens sociaux et des habitudes ne s'explique pas seulement à travers la consommation, comme le fait Bauman, mais aussi par le constat suivant: la culture, en tant que créatrice d'activités cognitives, est devenue un moyen de production.
En tous les cas, nous ne sommes pas face à l'émergence d'une nouvelle figure sociale, celle du précaire, qui substituerait d'autres figures sociales. Le capitalisme post-fordiste n'a pas besoin d'une armée industrielle de rechange, mais juste de transformer la force-travail en une armée industrielle.
De ce point de vue, on pourrait tous être susceptibles de devenir des «déchets», car la précarité est le recul émotif et pratique indispensable pour vivre dans la «modernité liquide». L'objectif poursuivi d'institutionnalisation de la précarité (réformes du marché du travail, réglementation des migrations) se base sur des lois inspirées par des principes «universels».
La fascination des «politiques de la vie» réside dans cet «état d'urgence» destiné à provoquer un court-circuit entre le sentiment de précarité propre à la nature humaine et activité cognitive en tant que moyen de production. Nous serions tous précaires, mais à l'intérieur de règles et de normes comportementales précises. Et Bauman de conclure: ce qui caractérise la modernité liquide n'est pas la production de «déchets», mais bien la transformation de l'activité intellectuelle en moyen de production, dont les «déchets» ne seraient que les indispensables effets collatéraux. I



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