ANDRÉ-MARIE DUSSAULT
Forcés de dégager le centre-ville, histoire de donner belle allure au côté visible de la capitale indienne, les résidents des bidonvilles sont progressivement relocalisés par les autorités aux périphéries de la ville. Voyage sinistre de l'autre côté du miroir, au coeur d'un de ces sites de «relocalisation» au sud-ouest de Delhi.
Après avoir longé pendant quelques longues minutes le Wazirabad qui pourrait ressembler à un lac s'il ne s'agissait pas d'un égout à ciel ouvert, la voiture arrive à destination. Nous en sortons parce que l'endroit n'est visiblement pas fait pour l'accueillir, des tas de briques et de sable occupant les espaces libres entre les allées étroites. Même si l'on savait plus ou moins à quoi s'attendre en mettant le pied à terre, le premier coup d'oeil a quelque chose de choquant: le sol est tapissé de crottes humaines. Bienvenue à la périphérie sud-ouest de Delhi, dans la colonie Hastasal, un site de relocalisation de résidents évacués de bidonvilles du centre-ville, où s'entassent depuis cinq ans quelque 20000 personnes.
On zigzague donc entre les petits tas multicolores en suivant Ama, 24ans, enceinte de son troisième enfant, qui nous guide jusqu'aux habitations, de minuscules cabanes en briques. Peu à peu, la fumée des feux de bouse de vache prend le dessus sur le parfum d'égout. On n'ose pas imaginer l'ambiance en juillet quand il fait près de 50 degrés où encore pendant la mousson lorsque le Wazirabad menace de déborder...
Gros sur le coeur
Sur le chemin, on croise deux énormes porcs gris qui se languissent bruyamment dans les détritus, des poules et quelques vaches maigres. Sur les cordes à linge sèchent des vêtements d'enfants et des saris aux couleurs chatoyantes; on ne sait pas avec quoi ils ont été lavés, mais les mouches ont l'air d'apprécier à en juger les nuages qui grouillent autour. Des groupes de femmes discutent ça et là à l'entrée des «maisonnettes», en épluchant des légumes, en allaitant ou en procédant à la vérification des poux. Des bambins à demi nus s'amusent dans la saleté et comme dans n'importe quel autre quartier de la ville, les garçons jouent au cricket. D'après les expressions de stupeur sur les visages, on n'a pas l'habitude de croiser une gauri –une Blanche– dans le voisinage.
On nous fait entrer dans une baraque vide, louée par une ONG à une famille, dont un trou grillagé fait office de fenêtre. Ama étale une couverture sur le sol en béton pour notre confort. Puis, une, deux, trois, six, huit femmes entrent dans la pièce avec leurs gamins dans les bras ou à leur trousse. D'autres arrivent encore et vont s'asseoir en tailleur avec le reste du groupe.
Lorsque les douze mètres carrés sont remplis à craquer de rose bonbon, de jaune moutarde, de vert émeraude et de bleu royal, on se prépare à commencer l'échange. Chose inhabituelle en Inde, le thé ne sera pas servi. Les premières minutes, le silence est lourd. Mais une fois la glace brisée, après que chacune se soit présentée, on se rend vite compte qu'ici personne n'a la langue dans sa poche et, surtout, on en a gros sur le coeur.
Une certaine frustration
A la question de la genèse de la «délocalisation», personne ne se fait prier et toutes répondent en même temps. «Les autorités ont corrompu des leaders de la communauté en leur promettant des terrains dans les sites de relocalisation, en l'occurrence, les plus stratégiques pour ouvrir un commerce. Ceux-ci n'ont donc pas hésité à convaincre les autres habitants du bidonville de la générosité du gouvernement et de notre intérêt à déménager», lance Gia, la jeune quarantaine, originaire du Rajasthan, dans un hindi que notre interprète – de caste élevée – fait mine de comprendre difficilement.
«Quand vous êtes évacués de chez vous sans explication, une certaine frustration surgit, spontanément, explique Rajani, comme s'il s'agissait d'un phénomène particulièrement difficile à comprendre; certains ont voulu résister et ils ont été chassés par les bulldozers et les gaz lacrymogènes.» «Ce n'est qu'une fois évacués que l'on nous a annoncé qu'il fallait acheter le terrain de relocalisation à 7000 roupies (environ 210 fr., ndlr)», précise Radha qui, malgré son jeune âge, est presque totalement édentée.
Pêle-mêle, on apprend aussi que lorsqu'elles ont mis les pieds ici il y a cinq ans, il n'y avait ni maison, ni électricité, ni égouts, ni eau potable, ni école; que les premiers arrivants ont dû niveler un sol pentu et que ce n'est qu'après des batailles épiques avec tous les échelons du gouvernement que 50% des familles ont fini par bénéficier de l'électricité (lire ci-dessous). L'autre moitié patiente toujours.
Manger ou aller aux w.-c.?
Quant à l'eau courante, elle demeure un voeu pieu et une fois que la question de l'électricité sera réglée, des luttes toutes aussi acharnées pour son accès sont à l'ordre du jour. Pour l'instant, l'eau provient de la nappe phréatique et si personne ne la boit –du moins en principe–, on s'en sert pour se laver et nettoyer les habits. L'eau pour boire –et on doute que chacun ici boit ses deux litres quotidiens recommandés en période d'intense chaleur– provient de contenants livrés dans un autre site de relocalisation et qu'elles doivent aller chercher à plusieurs kilomètres de là.
Les toilettes? Dix-sept complexes de cinquante-deux toilettes publiques ont été construits, mais seuls cinq sont fonctionnels. Le gros hic, c'est que chaque usage coûte une roupie. Une roupie de trop. «Le dilemme est le suivant: acheter pour cinq roupies de légumes ou permettre à toute la famille une visite quotidienne aux w.-c.», fait valoir Babi, sous-entendant dans son regard que le choix est vite fait.
Chute des salaires
Mais plus dramatique encore pour ces femmes semble être le problème de l'emploi. Pour l'essentiel aide-domestiques, cueilleuses de papiers, vendeurs de rue, conducteurs de rickshaw, main-d'oeuvre dans la construction, les résidents de Hastasal se retrouvent à des dizaines de kilomètres de leur lieu de travail, le centre-ville, sans cependant disposer de transport convenable pour s'y rendre. «Je dépense trente roupies (environ 1 fr., ndlr) pour deux heures et demie de déplacement chaque jour pour en gagner à peine une centaine.» se plaint Gayatri, qui fait le ménage chez des familles aisées de Defence Colony, un des quartiers huppés de Delhi. Et si elle manque son bus à six heures de matin, c'est toute sa journée de travail qu'elle perd. Plusieurs conducteurs de rickshaw ont réglé le problème en ne revenant chez eux que le week-end; les autres nuits, ils dorment sur leur outil de travail.
Après une heure et demie à écouter l'enfer, on retourne par là où nous sommes venus, loin des égouts à ciel ouvert et des tapis de crottes. Dans la voiture, le chauffeur nous décrit comment il y a quelques semaines, le représentant politique du district a fêté en grand son anniversaire sur quatre jours de festivités ininterrompues durant lesquels tout le quartier a été fermé. S'il avait voulu, plutôt que de dépenser une petite fortune pour célébrer sa naissance, le grand homme aurait pu fournir aux citoyens de Hastasal un système de collecte des déchets approprié. Peut-être dans une autre vie. I