JEROME RIVOLLET
Alors qu'en France les commémorations de la catastrophe de Tchernobyl ont ravivé les polémiques, l'arrivée sur le sol français du professeur Iouri Bandajevsky constituait un événement riche de symboles. Celle-ci semble pourtant devoir à son tour susciter débat.
Spécialiste des conséquences sanitaires de la catastrophe nucléaire, M. Bandajevsky, c'est un euphémisme, n'était pas en odeur de sainteté en Biélorussie. Inquiétants pour le gouvernement, ses travaux sur les conséquences de Tchernobyl lui avaient valu de nombreuses pressions. En 1999, il a été arrêté pour avoir prétendument reçu des pots-de-vin d'étudiants, et condamné à huit ans de prison. Une condamnation qui tenait de la machination et qui lui a valu une importante vague de soutiens à travers toute l'Europe.
En liberté conditionnelle depuis août 2005, le professeur Iouri Bandajevsky et son épouse étaient depuis salariés de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD). Avec cet organisme français, tous deux travaillaient pour la mise en place à Minsk d'un laboratoire indépendant, spécialisé dans les conséquences de l'incorporation chronique des produits radioactifs.
D'après la CRIIRAD, le scientifique devait venir en France en cette fin de mois pour faire notamment le point sur les avancées du projet. Son arrivée discrète à Clermont-Ferrand vendredi dernier semble pourtant prouver que le programme initial a été quelque peu modifié. Le scientifique s'est en effet vu attribuer une bourse pour poursuivre ses recherches pendant un an à l'université de Clermont-Ferrand[1]. Une nouvelle donne qui interpelle la CRIIRAD. Dans un communiqué, celle-ci s'interroge sur les conditions du départ précipité du professeur Bandajevsky. Contacté par l'un de ses membres, le chercheur biélorusse lui aurait confirmé qu'un accord serait intervenu entre la France et la Biélorussie l'obligeant à se rendre à Clermont-Ferrand.
Interrogé mardi par téléphone, l'intéressé affirme pour sa part être arrivé «dans des conditions tout à fait normales». Sur le travail qu'il doit être amené à effectuer en France, le professeur Bandajevsky reste néanmoins évasif: «C'est encore difficile à dire. Ma volonté est de poursuivre mes recherches sur les mécanismes qui provoquent des pathologies liées aux éléments radioactifs.» La possibilité de diriger le futur laboratoire de Minsk semble en tout cas s'éloigner. «La question ne m'intéresse pas, tranche-t-il. Ce qui est important c'est le travail que ce laboratoire pourra faire. Pour ma part, on peut faire de la science dans n'importe quel pays. Je ferai dorénavant mon travail ici, dans la ville de Clermont-Ferrand. Car, en Biélorussie, les conditions n'étaient pas réunies pour que je puisse le faire.» Enfin, s'il ne ferme pas la porte à une collaboration avec la CRIIRAD, il s'étonne de n'avoir eu aucun contact avec l'organisation depuis son arrivée en France.
Alors que les autorités biélorusses devaient se positionner à la mi-mai sur la création du laboratoire indépendant, ce revirement de situation plonge la CRIIRAD dans l'embarras. Si l'abandon du projet n'est pas à l'ordre du jour, celle-ci affirme «ne pas vouloir intervenir plus en avant dans le dossier, sachant que c'est le professeur Bandajevsky et sa famille qui en subiraient les conséquences». Romain Chazel, responsable de la CRIIRAD en charge du dossier, ne désespérait pas de pouvoir s'entretenir seul à seul avec le scientifique afin de clarifier la situation. «N'ayant aucun moyen de le joindre en France, nous sommes entrés en contact avec des responsables de la mairie de Clermont-Ferrand, mais nous n'avons pour l'instant aucun retour.»
Pour Monique Sene, présidente du Groupement scientifique pour l'information sur l'énergie nucléaire, la CRIIRAD paie sans doute, dans cet imbroglio, le fait d'avoir fait cavalier seul. «Vis-à-vis du professeur Bandajevsky, la CRIIRAD a voulu être leader par rapport aux autres associations. Elle a joué, a manoeuvré et a perdu. Mais, quelles que soient les conditions de sa venue, le professeur Bandajevsky doit être content d'être en France. En menant ses recherches au sein de l'université, on peut supposer qu'il aura toute la liberté nécessaire. Il pourra reprendre des contacts avec des scientifiques, et peut-être pourra-t-il un jour retourner en Biélorussie.» I
[1]Clermont-Ferrand est jumelée avec Gomel, ville de Biélorussie où Iouri Bandajevsky a fondé et dirigé un institut de recherches dans les années 1990. Il a également été nommé citoyen d'honneur de cette ville.