GABRIEL TEJEDOR
TEMOIGNAGE - La récente lauréate du prix «Femme exilée, femme engagée» livre le récit de sa vie. Sans concession.
«Ils disent que c'est le printemps...» Les premiers mots de Soha Bechara dévoilent déjà beaucoup de la personne. Militante dès son adolescence au Liban, elle qui a été emprisonnée durant dix ans, dont six en isolement complet, à appris à douter, même des premiers rayons de soleils printaniers.
Née à Beyrouth en 1967, Soha Bechara passe son enfance dans la capitale, ne retournant au Sud-Liban, région d'origine de sa famille, que pour les vacances. Mais avec l'occupation israélienne de 1978 –qui se poursuit avec celle de l'Armée du Sud-Liban, une milice pro-israélienne–, elle ne peut plus retourner sur la terre de sa famille: «Avec un père syndicaliste et militant communiste, nous ne pouvions plus nous rendre au Sud-Liban. Face à cette injustice, j'ai décidé d'agir.» Soha Bechara entre alors à l'Union des jeunes démocrates libanais (UJDL) et devient une militante active dans son école: «Pendant la guerre, nous faisions des études sur les besoins humanitaires pressants, nous allions chercher les blessés, nous les soignions....»
Renoncement au pacifisme
La deuxième invasion israélienne de juin 1982 et l'annonce de bombardements sur Beyrouth-Ouest où se réfugient les mouvements progressistes de soutien aux Palestiniens contraint Soha Bechara à fuir la ville encerclée: «J'ai ressenti cela comme une trahison de ma part, une preuve de lâcheté.» De retour au Sud-Liban, elle boycotte tout d'abord les produits israéliens. Après les massacres de Sabra et Chatila, Soha Bechara renonce au pacifisme. Elle tente alors de rejoindre le Front de la résistance nationale libanaise (FNRL): «Il n'y avait plus d'autres choix possibles; je ne voulais pas subir le même sort que les Palestiniens. Le FNRL organisait des opérations s'attaquant directement à l'occupant israélien. C'était du concret».
L'enfer de Khiam
Soha Bechara n'adhère pas au FNRL facilement, ce dernier l'encourageant à poursuivre son action dans son école. Elle y parvient tout de même en 1986, alors qu'elle est une brillante étudiante en génie civil à l'Université. Sa double vie prend fin le 7 novembre 1988, quand elle tire deux balles sur le général Antoine Lahad, chef de l'Armée du Sud-Liban: «Deux balles; une pour la révolte des pierres et une comme message à tous les Libanais pour qu'ils n'abandonnent pas la guerre civile.» Le général s'en sort, mais restera paralysé d'un bras.
Immédiatement arrêtée, Soha Bechara est internée à la prison de Khiam, dans le Sud-Liban. «En préparant l'opération, je savais qu'il n'y aurait pas d'issue, que j'allais être arrêtée et tuée. Je n'avais aucune vision d'avenir.» Soha Bechara passera dix ans, dont six en isolement complet, dans cette prison qui n'existe officiellement pas. Dix ans sans avoir été inculpée ou jugée, à subir les humiliations et la torture.
Une nouvelle vie
Grâce à une importante campagne internationale, notamment en France, une opinion israélienne fatiguée de cette guerre et la pugnacité de la résistance libanaise, elle est libérée le 3 septembre 1998. Invitée en France pour y poursuivre ses études, Soha Bechara saisit cette chance pour dénoncer l'enfer de Khiam. Commence alors une nouvelle vie: inlassablement, d'associations en ONG, de médias en meetings politiques, jusqu'à la Commission des droits de l'homme de l'ONU, elle informe de l'existence de cette prison et de ce qui s'y passe, dans l'espoir de faire libérer ses camarades de détention. Ses voeux se réaliseront avec le départ des Israéliens du Sud-Liban, en mai 2000.
Aujourd'hui, Soha Bechara vit à Genève, avec son mari et sa fille de 3ans. Elle poursuit son engagement de manière pacifique, auprès du Collectif Urgence Palestine notamment, pour dénoncer «le seul conflit où la communauté internationale n'assume pas ses engagements»[1]. Celle qui est considérée comme une héroïne vivante dans son pays dit ne rien regretter: «Quand j'ai rejoint la résistance armée, c'était réfléchi. Je n'accepte pas qu'on me fasse des reproches, qu'on me juge, sans avoir vécu de l'intérieur la situation de mon pays». I
Note : [1]La «Conférence internationale pour une paix juste en Palestine et en Israël: application du droit international» se tiendra du 26 au 28 mai, à Uni-Mail, 102 Bd. Carl-Vogt, Genève. www.urgencepalestine.ch