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Artamis. Autogestion en friche

Paru le Samedi 08 Avril 2006
   RODERIC MOUNIR    

Culture CULTURE - A Genève, l'ancien site industriel occupé par des artistes fête ses dix ans. Une expérience alternative qui pourrait bien être compromise par la future dépollution. Visite.
Samedi 1er avril, Artamis ouvrait ses portes au public. La pépinière alternative du quartier populaire de la Jonction fête ses dix ans ce printemps. Elle abrite entre 200 et 300 artistes et artisans, des salles de spectacle et une poignée de petites entreprises. Lieu incontournable des nuits genevoises, cette ancienne friche industrielle «squattée», régulièrement envahie par les dealers, souffre d'une image négative auprès d'une partie de la population. La droite lui verrait bien les talons. Pour ne rien arranger, on sait depuis 3 ans que le site est gravement pollué au cyanure et aux hydrocarbures. Du coup, les projets d'aménagement novateurs envisagés par les autorités et portés par les concepteurs du projet écolo-associatif «Coquelicot», sont enterrés. Du moins renvoyés aux calendes grecques, le temps que l'un des plus importants chantiers de dépollution qu'ait connu Genève se mette en place...
Pourtant, Artamis ne baisse pas les bras. Si le site se débrouille sans association faîtière depuis une débâcle interne en 2001, l'activité n'a jamais cessé. Manque de visibilité? Peut-être. Mais une visite des lieux suffit à prouver qu'Artamis n'a rien d'un no man's land.


«Frau Proper» contre Blocher

«La liberté des uns s'arrête ou commence celle des autres», indique une pancarte en forme de coup de sang. Le premier contact avec le Bâtiment 8, à l'angle du boulevard Saint-Georges et de la rue des Gazomètres, n'est pas celui auquel on s'attend en zone autonome. Comme quoi, les problèmes de cohabitation sont les mêmes partout.
Barbara a 59 ans. Cette Zurichoise a installé son atelier de céramique sur Artamis en 1998. Elle partage le Bâtiment 8 avec, entre autres, un sculpteur, un peintre, une costumière, un réparateur de cycles, et trois musiciens africains qui fabriquent des djembe, balafon et kora. Il y a aussi «Les Petits débrouillards», un atelier d'initiation à la science expérimentale pour enfants.
Barbara, c'est un peu la «Frau Proper» d'Artamis. Poubelles, pancartes et apostrophes aux vandales: elle se démène «pour prouver qu'alternatif ne veut pas dire dégueulasse». Acquise à l'idéal communautaire, elle regrette «le manque de cohésion, de communication et la mentalité du chacun pour soi» qui règnent sur le site, même si les choses fonctionnent correctement à l'intérieur des bâtiments (où un responsable est chargé de convoquer les réunions et récolte l'argent pour payer les charges). «Un lieu de liberté comme celui-ci, c'est génial, mais ça exige de la discipline», dit Barbara avec son accent de la Limmat. «L'avenir? On vit au jour le jour. Mieux on se comporte, plus on aura de poids pour exiger autre chose. Cette fête unitaire va dans le bon sens.» Reste le deal, problème lancinant sur Artamis. Barbara le reconnaît volontiers, mais elle renvoie la balle à la police, qui «vide les poubelles par terre» lors de ses descentes, «laissant le bordel derrière elle». Elle fustige les autorités, qui coffrent les dealers sans papiers ni travail alors que la prison de Champ-Dollon est surpeuplée. Pour elle, il faut prendre le problème à la source, remonter jusqu'à «Blocher, dont la politique génère de la violence».
Rendez-vous avec Juan Carlos Gomez, entouré de ses chiens. Le plasticien argentin, 38 ans et une solide culture artistique forgée à Buenos Aires, New York et Paris, est arrivé sur le site dans le sillage de la journée genevoise d'Expo02. Installé à la Halle 9, l'un des entrepôts métalliques au milieu du site, il fait du Land Art urbain: il créée en ville avec les éléments de la nature. Son collectif Art-Action pratique l'intervention bigarrée, dans les musées et galeries d'art, ou sur mandat officiel pour l'inauguration des nouvelles lignes de tram, par exemple, ou la revalorisation des ruines romaines du Parc La Grange. Il parle avec fougue du choc qu'a provoqué sur lui l'invasion de l'Irak en 2003, et des «Jardins de la Paix» qui en ont germé: dans le cadre des aménagements temporaires «Les Yeux de la ville», Juan Carlos a planté de la verdure sous le capot des carcasses de voitures et fait sortir du béton des tournesols géants, en hommage à Van Gogh. «La renaturation d'Artamis est plus qu'un symbole, explique l'artiste-jardinier. Planter de la végétation décourage le vandalisme, contredit la mauvaise image du site et recompose un écosystème mis à mal par des décennies de pollution industrielle.» Et de s'exclamer, hilare, en pointant le cimetière des Rois, mitoyen: «On a le cimetière avec nous: les morts, il n'y a pas mieux comme engrais!»


Absorber les différences

La conversation s'interrompt brusquement. Une grosse Audi descend en trombe l'allée centrale du site, conduite par un cadre sup', costard-cravate anthracite et oreille collée au portable. «Ce n'est pas un parking, ici!», lance Juan Carlos. Les voitures, c'est aussi l'une des plaies d'Artamis. L'interdiction a beau être signifiée sur les portails des deux entrées principales (boulevard Saint-Georges et rue du Stand), lorsqu'elles ne sont pas fermées, les issues voient déferler les pendulaires, trop heureux d'y stationner gratuitement.
Malgré tout, l'artiste argentin croit à l'utopie Artamis, son utilité sociale et sa viabilité «dans une ville qui sait absorber les différences». Il souligne les bons rapports entretenus avec la Maison de quartier, les îlotiers, le Département de l'aménagement urbain, la voirie (qui vient de livrer des containers pour le tri des déchets) et les associations de quartier voisines – la Coulouvrenière, par exemple –, intéressées par les projets de renaturation et de développement durable nées à Artamis. Autant de belles idées menacées par «l'absence de volonté politique pour faire aboutir le projet Coquelicot (lire en bas, ndlr)», à cause d'un manque de «transversalité et de communication entre les départements, qui entraîne l'immobilisme». Militant – contre la guerre, pour les droits des homosexuels et des malades du sida –, l'artiste déplore la stigmatisation par une certaine presse: «Ecrire 'Artamis a le cancer', c'est abuser des mots. Nous avons le droit à la dignité. Il y a des problèmes, mais cela ne doit pas occulter les choses positives qui ont lieu ici.» Il rappelle que le site abrite des créateurs reconnus mondialement – dans la techno, la vidéo, les arts plastiques et visuels – ou actifs dans des institutions locales comme la Comédie, le Grand Théâtre, etc.


Balayer devant sa porte

Un détour par la Database s'impose. En dix ans, le collectif niché au Bâtiment 59 (qui donne sur le boulevard Saint-Georges) s'est forgé une réputation de farouche indépendance... y compris vis-à-vis du reste d'Artamis. La Database, c'est une ruche dans la ruche, un laboratoire de la culture techno, avec sa webradio pionnière (Basic.ch) qui émet en continu depuis dix ans, ses studios de production, ses bureaux d'architectes, vidéastes, graphistes et même sa PME... de luges gonflables. Sans oublier, au sous-sol, le studio des Young Gods. Bref, assez «pour se gérer soi-même», tranche Yvan Huberman, délégué du Bâtiment 59. S'il ne semble pas emballé par l'évocation d'Artamis, c'est que pour lui – même si la Database a fait partie du projet Coquelicot – la dissolution de l'association Artamis en 2001 a signé l'acte de décès du projet collectif. Et d'admettre avec une pointe de désillusion que «le 59» s'est progressivement «bunkerisé», ses occupants se contentant «de balayer devant leur porte» et de développer leur activités, qu'on sait foisonnantes.
Impossible de faire le tour de toutes les popotes. L'atelier de recyclage de vélos Péclot 13, les diffuseurs d'Affichage Vert, la cyclo-messagerie Krick ou le vendeur de skate Pulp 68 sont de petites entreprises qui mènent leur train la journée, en marge des heures chaudes. La nuit, l'Etage, le K-Bar, le Piment Rouge, le Kinetic et l'Arabesque reprennent le flambeau avec un large éventail de concerts et de soirées dansantes. Tenus en majorité par des jeunes fraîchement débarqués, ces lieux publics présentent un dynamisme et un sens de l'organisation qui rompent avec l'amateurisme d'antan. On se souvient de l'époque où Artamis était toléré à condition de se limiter à l'activité diurne – toute fiesta étant bannie ou cible de plaintes du voisinage. Or aujourd'hui, les salles sont aux normes de sécurité et obtiennent les autorisations d'ouverture réglementaires.
«Dans un sens, notre activité fait une bonne publicité à Artamis en lui donnant une visibilité», estime Julien. Ancien étudiant de science-po, le responsable de l'Etage est arrivé «par hasard, pendant une période d'inactivité, pour dépanner un pote». Avec l'aide d'une poignée de bénévoles, l'unique employé de l'Etage a entièrement retapé les locaux et il programme aujourd'hui deux concerts par semaine, accueille des soirées de soutien à d'autres associations, draine un public d'habitués et ferme sagement à 2h du matin. Julien est impliqué dans le projet global du site: l'Etage sert de lieu de réunion pour «l'inter-bâtiment», un embryon de coordination dont il assume la responsabilité. «On apporte du sang frais», dit Julien. De fait, le Bâtiment 5, qui comprend, l'Etage, la Fosse (un lieu d'expo), un studio de vidéo, le Pulp 68, Péclot 13 et le Kinetic, fonctionne sereinement.
Sébastien ricane en bout de table, mais c'est pour la forme. Lui et quelques amis gèrent le Kinetic, le «ciné-club à deux balles» d'Artamis, qui compte plus de 400 membres, dont une vingtaine de spectateurs réguliers. L'écran? «Les trois mêmes planches de bois peintes en blanc, depuis le début». Seul luxe, si l'on excepte le passage de la VHS au DVD, l'acquisition des sièges VIP du stade des Charmilles. Au menu, une projection par soir, deux le samedi: cycles thématiques, documentaires, animation, films musicaux et d'épouvante. Avec un but: «Promouvoir la culture à bas prix». Tout un programme, qui pourrait résumer la philosophie du site entier.
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L'alternative, une soupape

Brigadier au poste de police de Cornavin, Guy Brousoz était îlotier du quartier de Plainpalais-Jonction entre 1998 et 2005. Son rôle: faire le lien entre les occupants d'Artamis et la hiérarchie policière. Participation aux assemblées du site, dialogue, conseil, Guy Brousoz parle d'une collaboration «efficace et courtoise» avec les occupants d'Artamis. Mieux, d'une expérience qui a «démontré l'utilité d'une police citoyenne de proximité». Celui qui se décrit comme «un flic formé à la médiation» explique que la prévention en amont limite le recours à l'intervention. «On reste des gendarmes. Mais pour nous, mettre une contravention constitue déjà un échec.»
Aujourd'hui, l'ancien îlotier dit regretter la dimension relationnelle d'une fonction qui l'a mis en contact avec une culture nouvelle. Et ce, malgré les défis posés: «Le problème était double: dans un climat de méfiance, il fallait faire passer le message en interne et convaincre nos partenaires alternatifs qu'on n'était pas des espions.» L'îlotier travaillait en lien étroit avec les autres lieux alternatifs de la zone, l'Usine, les squats, l'usine Kugler, avec la Maison de quartier de la Jonction, et un voisinage enclin à porter plainte et pétitionner.
Pour Dominique Jacot, qui a repris le poste de Guy Brousoz, malgré le climat de relative normalisation qui règne à Artamis, la gestion au quotidien reste d'actualité. Le deal, les nuisances sonores l'insalubrité n'ont pas disparu, mais le nouvel îlotier assure que ces problèmes sont «cadrés». Des efforts d'aménagement pourraient être entrepris pour lutter contre «le sentiment d'insécurité, très subjectif», mais pour ce gendarme qui a officié quinze ans aux Pâquis, «Artamis n'est pas Los Angeles. Un lieu culturel comme celui-ci, avec sa vie nocturne, est aussi une soupape». RMr
Note : A consulter, www.coquelicot.ch. Quelques sites d’artistes et de lieux publics: www.juancarlosgomez.com, www.letage.ch, www.galpon.ch, www.aupimentrouge.ch, www.db59.org (Database).

3e Festival Electron. Electro, drum & bass, techno, dub, hip-hop. Du 13 au 16 avril à l’Usine (Zoo) et Artamis (Etage et K-Bar). Avec Roni Size & MC Dynamite, Asian Dub Foundation, Ken Ishii, Dj Krust, Puppetmastaz, For God Con Soul feat. Console, Hometrainer & Fc Shuttle, LuLúxpo, Dj Vadim, Brink Man Ship, Vendas Novas, Radikal Dub Kollektiv, Nya, The Hacker, etc. Infos: www.electronfestival.ch



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«Coquelicot» carbure au cyanure

   RODERIC MOUNIR    

Où en est le projet Coquelicot? Bien malin qui pourrait le dire. Conçu en 2001 par une coalition de membres d'Artamis et de coopératives d'alimentation biologique et d'habitat associatif (Jardins de Cocagne, CodHa, Ciguë), Coquelicot a reçu en 2003 la bourse cantonale genevoise du développement durable. Et le soutien actif de la Ville, engagée dans des discussion sur la faisabilité du projet. Mais depuis la découverte d'une pollution importante sur le site (1), la perspective de transformer Artamis en un complexe d'espaces verts, de logements et d'ateliers autogérés semble s'être évanouie.
«On était à bout touchant mais depuis, silence radio. J'aurais tendance à appeler ça du mépris», regrette Caroline Gaulis, militante écolo et membre du comité de l'association Pour que pousse Coquelicot. Son camarade Alain Vaucher, architecte basé à Artamis, assure qu'une remise à jour de Coquelicot est possible, mais il craint que la revendication d'un «morceau de ville entièrement autogéré», qui avait trouvé écho auprès des politiciens de gauche «dans l'euphorie de Porto Alegre», ne pèse plus très lourd aujourd'hui. «J'ai fait ma part», estime quant à lui Patrice Mugny, magistrat en charge de la Culture en Ville de Genève et responsable du dossier Artamis avant la découverte de la pollution. «Je me suis auto-dessaisi de l'affaire, car cela n'avait plus de sens de discuter de l'avenir en l'état.» A ceux qui lui reprochent son désengagement, il répond qu'il reprendra volontiers le dossier «dès qu'un agenda clair sera fixé et que les discussions recommenceront.»


l'un des sites les plus contaminés

En attendant, la tâche est énorme, et la facture à partager entre Ville, canton et Confédération, sera salée – on parle d'une vingtaine de millions de francs. La pollution d'Artamis a été causée en premier par l'activité d'une usine à gaz, exploitée entre le milieu du 19e siècle et son explosion au début du 20e. Directeur du Service cantonal de géologie, Michel Agassiz explique que ces usines, qui ont fleuri dans tout le monde industriel à l'époque, posent des problèmes qui font l'objet de colloques internationaux. En effet, l'extraction de gaz du charbon libérait des résidus toxiques, goudron, mais surtout cyanure, dont les sols d'Artamis sont imprégnés jusqu'à 7 mètres de profondeur. Une dizaine de kilos de cyanure se déverseraient chaque année dans le Rhône voisin... «La pollution migre de quelques centimètres par an avec la nappe phréatique», reconnaît M. Agassiz, tout en relativisant la gravité du phénomène. Sur Artamis, la chape de goudron qui recouvre le sol exclurait tout danger pour ses occupants. L'autre pollution, moindre, est due aux hydrocarbures disséminés par les garages des Services industriels, exploitants du site jusqu'en 1994. En tout, sur les trois quarts des 25 000 m2 du site, il faudra raser les bâtiments, excaver les sols en protégeant le quartier des émanations toxiques par une toiture. Un chantier qui sera l'un des plus pharaoniques jamais entrepris à Genève. Sa particularité par rapport à d'autres travaux semblables, c'est évidemment de se trouver en pleine zone d'habitation.
Pour l'heure, des compléments d'investigation sont en cours. L'entreprise privée mandatée pour les réaliser devrait rendre ses conclusions le mois prochain. Ensuite, il faudra évaluer la méthode à employer, et présenter un projet d'assainissement d'ici à fin 2007. Si les travaux débutent l'année suivante, mais plus vraisemblablement en 2009, Artamis pourrait renaître en 2012. Sous la forme d'un Coquelicot? Rien n'est mois sûr, car d'ici là, un nouveau Plan localisé de quartier aura vu le jour, qui fera sans doute la part belle au logement social (le chiffre de 200 logements est articulé), ainsi qu'à un parking souterrain et à des dépôts destinés aux services municipaux. Les espaces alternatifs, eux, seront suspendus aux tractations politiques, même si Christian Ferrazino, conseiller administratif de la Ville en charge du Département de l'aménagement, des constructions et de la voirie, se veut rassurant. «La donne a changé avec la pollution, mais Coquelicot reste d'actualité. Dès que les conclusions du rapport seront connues, des séances d'informations seront organisées et le dialogue sera ouvert à toutes les parties intéressées.» Le dossier n'est donc pas sous la pile? «Certainement pas, récuse le magistrat. Artamis est l'un des sites les plus contaminés de Genève. La Ville devra assumer une part importante du financement des travaux, mais nous avons une responsabilité et il n'est pas question de laisser traîner les choses.»
Même son de cloche du côté du canton. Selon l'écologiste Robert Cramer, chef du Département du territoire, Genève est le bon élève de la Confédération en matière de recensement des sites contaminés. Le dossier Artamis «est pris au sérieux»; quant à l'avenir, seule la qualité du sol obtenue au terme du chantier détermina son usage ultérieur.
Note : (1) Lire nos éditions du 13 novembre 2003, des 15 et 18 décembre 2004 et du 24 février 2005.



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