PROPOS RECUEILLIS PAR BENITO PEREZ
A moins de quinze kilomètres des côtes de l'opulente Union européenne, un continent en panne. Une proximité qui suscite convoitises et peurs des deux côtés du détroit de Gibraltar. Invité au colloque Mondialisation et migration, tenu à Genève en janvier, Mehdi Lahlou bat en brèche quelques idées reçues largement propagées au Nord. Professeur d'économie appliquée à Rabat, il étudie en particulier l'émigration irrégulière africaine.
«Le Courrier»: Depuis la tuerie de Melilla en septembre 2005, la crainte des Européens de voir une masse de migrants subsahariens les envahir s'est avivée. Comment réagissez-vous?
Mehdi Lahlou: La première chose est de dire qu'il n'y a pas d'invasion. Selon les chiffres dont je dispose, 15 000 personnes essaient de franchir chaque année le détroit de Gibraltar ou de rejoindre les îles Canaries depuis le Maroc. Si l'on ajoute les autres pays du Maghreb, cela fait environs 27 000 migrants. C'est infime en rapport à ce type de mouvements de population que l'on constate ailleurs. D'autant que ces migrants vont se disperser parmi 450 millions d'Européens!
La manipulation politique est évidente. On stigmatise les migrants, en disant: regardez les problèmes qu'ils créent dans les banlieues. Or ces gens sont là depuis trente ou quarante ans! La focalisation sur l'Afrique démontre bien le caractère politique de ce discours, car la majorité des migrants illégaux viennent de l'Est et d'Amérique latine. Mais stigmatiser ces derniers serait problématique pour les pays européens, car ils possèdent d'importants intérêts économiques là-bas. En fait, on applique la plus mauvaise règle aux plus faibles, faisant croire que l'on agit.
Bien sûr, que des Subsahariens tentent de migrer hors des lois, en prenant tous les risques, est un grave problème. Mais pas au point de mobiliser toutes les énergies européennes. L'Union ferait mieux de s'attaquer aux causes du phénomène.
Quelles sont-elles, selon vous?
– Il y a deux causes majeures: d'une part, le déficit de développement économique et social et, d'autre part, l'absence de démocratie et de sécurité. Mais ce sont les deux faces d'une même médaille, les inégalités, l'évasion financière, l'indigence des Etats, le refus de la citoyenneté... tout cela est lié. Quant aux réponses, elles passent par des réformes de longue haleine dans les pays africains et par une attitude moins égoïste de l'Europe. Prenez le discours de plus en plus fréquent sur l'immigration sélective: imaginez qu'aujourd'hui 2000 diplômés quittent chaque année le Maroc. C'est comme si on nous amputait 2% de notre PNB.
La mise en place de zones de libre-échange avec les pays du Maghreb va-t-elle dans la bonne direction?
– Depuis la mise sur pied de ces accords et l'accentuation de la mondialisation, l'écart de développement avec l'Europe n'a cessé de croître! Non seulement les investissements extérieurs ne sont pas venus, mais le tissu économique local n'a pas été mis à niveau, ce qui a engendré une compétition inégale. Depuis l'entrée en vigueur de l'accord, le déficit de la balance commerciale marocaine est passé de 35% à 52%. L'effet sur l'emploi et donc sur la propension migratoire a été immédiat. Depuis dix ans, le différentiel des richesses a doublé entre le Maghreb et l'Europe. Entre le Niger et l'Europe, il est de un pour quatre cents! Pensez-vous que cela soit supportable? D'autant que l'écart se creuse et se creusera encore!