DIDIER ESTOPPEY    

Genève NOMADISME - Les tsiganes à passeport suisse veulent voire leur mode de vie pleinement reconnu. Exemple de Céligny à l'appui, ils dénoncent les bâtons que les autorités leur mettent dans les roues.
«Le paradoxe, en Suisse, c'est que nous avons le droit de voyager, mais qu'on ne nous laisse pas celui de nous arrêter.» Membre fondateur du Forum européen des Roms et des gens du voyage, le pasteur May Bittel était entouré d'une forte délégation, hier devant la presse, pour défendre les droits de sa communauté. Des droits qui, après cinq ans de combat juridique, sont de plus en plus largement reconnus par la jurisprudence du Tribunal fédéral (TF). Mais dont les autorités locales peinent à s'accommoder.
Depuis sept ans, May Bittel et ses proches ont acquis à Céligny une parcelle, en zone agricole, pour s'y installer, la famille s'étant trop agrandie pour pouvoir demeurer sur le terrain du Molard, à Versoix. Le canton a commencé par leur coller une amende de 42000 francs, partiellement annulée par le TF. Au terme de négociations, les autorités genevoises ont finalement provisoirement autorisé la famille Bittel à se raccorder, à ses frais, au réseau d'eaux usées. Mais la commune fait obstruction. «L'attitude du maire est d'autant plus scandaleuse que la majorité des habitants de sa commune nous ont bien acceptés», s'insurge May Bittel.


La loi, c'est la loi

Mais pour le maire, Antoine Schütz, la loi, c'est la loi, et une terre agricole, une terre agricole. «Ils visent du provisoire qui dure et un déclassement de la zone», riposte-t-il au téléphone. Ce que ne nie d'ailleurs pas la famille Bittel. «Si je laisse une zone agricole devenir une zone construite, leurs caravanes ressemblant de plus en plus à des chalets, je ne suis plus crédible.» Et si le maire admet la bonne intégration des gens du voyage dans sa commune, il souligne qu'il a fallu au début les «rappeler à l'ordre», notamment quant au respect de la propreté des WC publics. «Mais maintenant, ça va mieux.»
Mais au-delà de l'exemple de Céligny, c'est les tracasseries que sont susceptibles de leur faire les quelque 3000 communes du pays que dénoncent les Tziganes suisses. Multipliant les recours au TF depuis cinq ans, ils ont toujours perdu sur le fond. Mais avec des considérants plaidant pour leur cause, explique leur avocat, Henri-Philippe Sambuc: «Le TF a ainsi clairement dit que, au sens de la loi sur l'aménagement du territoire, les autorités doivent tenir compte des besoins spécifiques des gens du voyage.» Des considérants qui restent trop souvent lettre morte.


Dialogue salué à Versoix

Les Tziganes suisses, qui ont fréquenté durant six cents ans des lieux traditionnels où ils pouvaient camper et vaquer à leurs activités, refusent d'être parqués dans les quelques aires aménagées à l'intention des gitans étrangers de passage, pour des séjours de courte durée. Les campings leur sont généralement interdits. Et les quelques lieux dont ils disposent pour passer l'hiver ressemblent à des ghettos, comme à Versoix.
Des solutions pragmatiques existent pourtant. «A Versoix, il suffirait de petits réaménagements pour rendre le terrain du Molard plus vivable, alors que la réinstallation prévue sur celui de la Bécassière coûtera des millions à l'Etat.»
May Bittel loue quant à lui la qualité du dialogue né, depuis quelques années, avec les autorités de Versoix. Maire de la commune, Véronique Schmied se déclare confiante dans sa capacité à trouver avec le canton une solution qui permette à ceux refusant de quitter le Molard d'y rester, tout en aménageant la Bécassière à la convenance de ceux qui voudront s'y installer. «Je m'opposerai en tout cas au déménagement forcé des personnes âgées qui refusent de quitter le Molard.»


Pour quelques mètres de tuyaux

Pour pragmatiques qu'elles puissent être, tenant parfois à quelques centaines de mètres de tuyaux, les solutions à trouver n'en tiennent pas moins de droits fondamentaux: «Le droit à la santé peut très bien avoir affaire avec une canalisation pour les eaux usées, souligne Georg Kreis, président de la commission fédérale contre le racisme. Si seule la population sédentaire peut bénéficier d'un tel mode de vie, la discrimination ethnique et culturelle par l'Etat est un fait avéré.» May Bittel a la formule plus synthétique: «Nous refusons qu'on continue à nous traiter comme des citoyens de seconde catégorie. Et nous lançons un S.O.S.» I



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Une Convention qui dérange Berne

   DIDIER ESTOPPEY    

Ils ne sont que 35000 à vivre en Suisse, appartenant aux groupes des Yéniches, des Sintis ou des Roms. On estime à 90% ceux qui ne voyagent plus, de par la politique de sédentarisation forcée menée durant des décennies par les autorités avec l'appui de Pro Juventute, pour laquelle les gens du voyage ont reçu les excuses officielles de la Confédération.
Celle-ci ne semble pas pour autant prête à un geste pour les quelque 3500 nomades qui ont su préserver leur mode de vie traditionnel. Le Conseil fédéral a ainsi refusé, en novembre dernier, d'adhérer à la Convention 169 de l'Organisation international du travail relative aux peuples indigènes. Une décision qui doit encore être confirmée par les Chambres.
Motif des réticences de la Confédération: elle craint de ne pouvoir respecter certaines dispositions, tels l'accès à l'école ou la préservation de la langue yéniche, pour les gens du voyage. «Cette convention serait pour eux le seul moyen d'avoir un mode d'action collectif sur le plan juridique», note MeSambuc en fustigeant les autorités.
Mais la Suisse n'a pas le monopole de ses réticences: seuls une douzaine de pays ont signé la fameuse convention. «Les gens du voyage sont 16 millions en Europe, et leur population devrait doubler d'ici à vingt ans, rappelle MeSambuc. On se prépare une véritable bombe sociale.» DEY



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