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Genève veut sauver le port antique de Gaza

Paru le Vendredi 30 Décembre 2005
   RACHAD ARMANIOS    

Culture ARCHÉOLOGIE - Des vestiges portuaires font revivre le passé commercial de Gaza, situé à l'embouchure de la route de la soie. La Ville de Genève pilote un ambitieux projet de musée archéologique.
A Gaza, bande de terre surpeuplée de 360 km[2], la demeure de Jawdat Khoudary est un éden inattendu. Plus grand entrepreneur immobilier de la région, ce Palestinien est aussi un fervent collectionneur. Dans son salon et son jardin, ce ne sont que céramiques grecques ou fragments de statues païennes. Parmi les bambous verdoyants se dresse ici une colonne byzantine, là une stèle ottomane.
Conservateur aux Musées d'art et d'histoire, Marc-André Haldimann contemple avec bonheur les photos de cette demeure intemporelle. Elle l'a accueilli, début décembre, alors qu'il accompagnait Patrice Mugny à Gaza. Le conseiller administratif de la Ville de Genève, en charge de la Culture, y rencontrait le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas pour concrétiser un ambitieux projet de musée archéologique sur le site des ports antiques mis au jour à Blakhiyah (Gaza City).
L'entreprise, pilotée par la Ville de Genève, l'Autorité palestinienne[1] et l'ONU (lire ci-dessous), recevra le soutien essentiel de Jawdat Khoudary, dont les trésors archéologiques formeront la matrice du musée.
Altruiste, visionnaire, l'homme a patiemment réuni sa collection pour préserver le patrimoine de Gaza, laissé à l'abandon ou concentré dans les musées israéliens et occidentaux. Lors d'une incursion israélienne en 2001, le collectionneur avait en urgence creusé à la pelle mécanique une tranchée dans son jardin pour y cacher ses joyaux. Car, dans tout conflit d'occupation, la mémoire est une cible stratégique, enjeu de l'appartenance à la terre.


Sous le sable de Gaza

Sous des sourcils en broussailles, les yeux de M. Haldimann brillent tandis qu'il nous guide sous le sable de Gaza. Une visite onirique mais toute virtuelle, assis dans la cuisine du musée genevois devant une présentation Powerpoint. On s'y croirait: l'archéologue et sa collègue Marielle Martiniani-Reber ont ramené de leur séjour du café turc et des pâtisseries au miel.
Dans le jardin de M. Khoudary, cette étonnante ancre en pierre, ultime vestige d'un navire grec. C'est un témoin des ports antiques, dont on trouve trace tout le long du front de mer de Gaza City. Car, poussées par la progression des dunes, les infrastructures ont sans cesse été reconstruites plus au nord. Depuis 1994, des archéologues palestiniens et français révèlent leurs restes –de l'âge du fer (-800) aux Byzantins (VIe siècle). Tandis que les pêcheurs sont aujourd'hui privés de haute mer, Gaza, province des pharaons, territoire punique, conquête d'Alexandre le Grand, port nabatéen, terre du monachisme byzantin, Gaza islamisée –le père du Prophète y est enterré–, Gaza polyglotte, métissée et sans frontières, a été un noeud commercial à l'embouchure de la route de la soie. En voyage vers l'Occident, épices, encens, étoffes, verres, denrées arrivaient de Chine, d'Inde ou de Perse à dos de chameau, après avoir contourné le désert d'Arabie. Et vice-versa: «On a trouvé des amphores gauloises en Inde», raconte M. Haldimann. Et des amphores gazaouies sous la cathédrale Saint-Pierre, à Genève: «Elles contenaient du vin de messe, importé par les Burgondes au Ve siècle. Il était très prisé parce qu'il venait de terre sainte. Des cargaisons entières sillonnaient la Méditerranée.»


Un lien millénaire

Ce lien millénaire entre les rives du Léman et le Proche-Orient a été ravivé au XIXe par l'archéologue genevois Max van Berchem, qui écuma la région. Cette tradition a perduré. Marc-André Haldimann, qui ponctue ses propos d'exclamations en arabe, fouille en Jordanie et en Egypte depuis 1988. C'est d'ailleurs du lien étroit qu'il a tissé avec le Père Jean-Baptiste Humbert[2], de l'Ecole biblique et archéologique française de Jérusalem, qu'est née l'idée d'une coopération culturelle entre Genève et Gaza.
Quant à celle du musée, elle s'est imposée comme la tranchée dans le jardin de M. Khoudary. Commentant la photo d'une ville hellénistique émergeant du sable, (IIIe siècle av. J.-C.), M. Haldimann désigne d'imposantes fresques murales. «Soit on les emporte à l'abri, soit ont les protège sur place.»
Ainsi, Genève veut aider les Palestiniens à mettre leur patrimoine culturel sous toit. Il était temps: témoins du christianisme oriental, implanté à Gaza par saint Hilarion (290-360), de magnifiques mosaïques byzantines. Elles dessinent l'univers de la création, foisonnant de dattes et de grenades. Dans ce paradis, le lion chasse la gazelle, les amphores sont suspendues aux arbres. Découvertes en 1988, les mosaïques ont été protégées par une clôture. Durant l'Intifada, des chars israéliens y ont élu domicile. Négligence ou acte délibéré? «Personne n'a encore eu le courage de vérifier l'état des mosaïques», se lamentent Mme Martiniani-Reber et M. Haldimann.


«Inch Allah»

Désormais, les Israéliens sont partis: Ariel Sharon a sorti Gaza du Grand Israël biblique.[3] Maîtres de leur mémoire, les Gazaouis doivent maintenant réaliser eux-mêmes quelle richesse se cache sous leurs dunes. Face à des islamistes prêts à rejeter tout vestige antéislamique, et à une pression démographique étouffant les sites, le musée ne sera pas un luxe. Il est prévu à l'horizon 2008-09, «Inch Allah». D'ici-là, l'horizon des pêcheurs aura peut-être dépassé la contemplation d'un passé glorieux. I
Note : [1]Le Ministère du Tourisme et de l'Archéologie.
[2]L'Uni du 3e âge invite l'archéologue le 18 janvier, à 15h15, à Uni-Dufour (salle Piaget, 24 rue du Général-Dufour, Genève).
[3]Selon M. Haldimann, l'archéologie ne permettrait pas de l'y inclure, même si des juifs ont toujours vécu à Gaza et qu'Octave a cédé cette région en 30 av. J.-C. au roi juif Hérode.



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Un musée dans «le chaudron du diable»

   rachad armanios    

De retour de Gaza, Patrice Mugny, conseiller administratif en charge de la culture, explique qu'un musée archéologique pourra favoriser la paix et le développement.

Comment est née l'idée du musée?
Patrice Mugny: Genève s'étant souvent engagée pour favoriser la paix dans cette région, on s'est demandé ce qu'on pouvait faire maintenant que Gaza a été rendu aux Palestiniens. Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et l'UNESCO s'étaient montrés intéressés par la création d'un grand musée sur place. Valoriser leurs joyaux archéologiques peut aider les Palestiniens à devenir une référence en la matière dans la région, et à développer le tourisme. Comme on ne peut pas trop se mêler de politique, on a décidé de piloter cette partie de l'opération, placée en mains palestiniennes. La Ville de Genève organisera aussi une grande exposition archéologique, chez elle en 2007. Enfin, on favorisera l'échange de compétences scientifiques en organisant des stages ici et là-bas.

Vous parlez déjà de tourisme à Gaza! Le musée est-il seulement réalisable?
–Il est vrai que si l'on s'arrête à la situation actuelle, on ne fait rien. Malgré son retrait, Israël contrôle toujours l'entrée et la sortie de Gaza. Il y a un mur entre les deux populations, et une situation d'occupation qui empêche la viabilité d'un Etat palestinien. Gaza ne possède pas d'aéroport, et seulement un port de pêcheurs. La guerre entre les clans y fait rage, et, l'Irak étant «contagieux», la pratique des enlèvements se développe. Nous avons dû voyager en voiture blindée!
Malgré tout, le Conseil administratif dans son ensemble pense que la Ville peut mettre ses compétences au service d'un projet tourné vers l'avenir. Et pour lequel il nous fallait des garanties. Nous avons signé une déclaration d'intention avec les autorités palestiniennes. Le président Abbas est venu personnellement nous faire part de son enthousiasme. Un concours international d'architecture sera organisé, avec un jury palestinien. Même si des problèmes ne manqueront pas de survenir, nous avons de bonnes relations avec les autorités israéliennes.


Faire revivre l'ancien port avant même qu'un nouveau voie le jour: ne se trompe-t-on pas de priorités?
–L'un n'empêche pas l'autre. Oui, les gens là-bas vivent une situation catastrophique. Mais la communauté internationale verse des sommes faramineuses pour des projets. Sans parler du détournement d'une bonne partie des fonds, ces projets n'ont pas encore amené la paix. La culture est un moyen de rapprocher les gens, et c'est là que nous sommes compétents.


En l'occurrence, valoriser le passé commun des peuples, c'est construire leur avenir ensemble?
–Je l'espère. Les fouilles ont révélé des vestiges musulmans, chrétiens, juifs et païens, prouvant que la terre appartient à tous. Même si je pense que la solution de paix passe par deux Etats séparés, il faut que les populations apprennent à partager.


Vu le conflit, les autorités palestiniennes n'ont jamais fait de la culture une priorité. Assiste-t-on à un revirement?
–Ce serait beaucoup dire. Ayant un trésor sous la main, les autorités ont saisi une occasion de donner à Gaza une autre image que celle de chaudron du diable.
Note : Le PNUD paiera 1,1 million de dollars pour le démarrage du projet muséographique, l'UNESCO et des donateurs privés financeront le reste. Le coût pourrait approcher les 30 à 40 millions de dollars, estime, très prudemment, Patrice Mugny. La Ville de Genève financera seulement l'exposition, sur son budget ordinaire, et les stages (quelques dizaines de milliers de francs), sur le budget de l'aide à la coopération.



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