ALIX HEINIGER*
MOUVEMENT OUVRIER - Comprise comme une tentative de révolution avortée par l'état-major de l'armée suisse et par son général, la grève générale de 1918 est l'expression d'un malaise social que les autorités de l'époque ne peuvent entendre.
Le 11 novembre 1918, alors qu'une partie du pays fête la fin de la Grande Guerre, le comité d'Olten proclame une grève générale dans tout le pays. Plus ou moins bien suivie selon les régions, la grève mobilise 250 000 travailleurs. Constitué début 1918 sous l'impulsion du leader socialiste Robert Grimm, le comité d'Olten regroupe des membres des partis ouvriers et des syndicalistes. Il tente de faire entendre au Conseil fédéral les revendications du mouvement ouvrier et menace à plusieurs reprises de déclencher une grève générale.
L'écart entre les conditions d'existence de la classe ouvrière et celles du reste du pays motive cette stratégie de confrontation. En effet, la guerre avait profité à l'industrie comme aux paysans, tandis que la situation matérielle des ouvriers stagnait. Les hommes étaient massivement mobilisés, ne ramenant au foyer que leur maigre solde et les femmes engagées dans les usines pour suppléer leur mari percevaient un salaire inférieur. Il en résulte une baisse substantielle du pouvoir d'achat et une pauvreté accrue dans les milieux ouvriers. Au début de l'année 1918, la situation est dramatique.
Le jeudi 14 novembre, après trois jours de grève, le comité d'Olten accepte de mettre fin au mouvement sans pourtant que ses revendications aient été satisfaites.
Une histoire en évolution
Dans la période qui suit les événements, la grève générale est généralement présentée comme une tentative révolutionnaire. Il faut attendre le 50e anniversaire de la grève pour que le public puisse prendre connaissance de travaux historiques remettant cette thèse en question.
En 1968 paraît l'étude de Willi Gautschi1, puis en 1977 l'ouvrage collectif présenté par Marc Vuilleumier2. Ces travaux démontent la thèse officielle d'une intention révolutionnaire du comité d'Olten, soutenue par l'Union soviétique, et insistent sur les causes directes de la grève: mauvaises conditions de vie des ouvriers et misère sociale. La grève générale y est aussi envisagée comme un acte politique.
Le jubilé est également l'occasion pour d'anciens militants de donner leur version des faits. Ainsi Constant Frey, ancien secrétaire général adjoint de la Fédération suisse des cheminots, qui dresse un bilan relativement positif des conséquences à long terme de la grève générale. Même si certaines revendications du comité d'Olten ne sont pas satisfaites au lendemain de la grève, deux d'entre elles finiront par être réalisées: l'AVS en 1948 et le vote des femmes en 19713.
La mémoiredu Sonderbund
Durant les années quatre-vingt, certains historiens, dans le sillage du Comité pour une nouvelle histoire de la Suisse, commencent à inscrire la grève générale de 1918 dans la longue durée et à la mettre en perspective dans l'histoire suisse. Ainsi, l'historien Hans-Ulrich Jost, auteur de la postface à la réédition de l'ouvrage de Gautschi en 1988, propose une piste nouvelle: «J'aimerais simplement donner un certain nombre de repères pour la comprendre non seulement en tant que qu'action de la classe ouvrière mais aussi comme un moment de basculement de l'histoire générale de la Suisse.»4
D'une part, Jost rappelle que la grève générale intervient à peine cinquante ans après la constitution de l'Etat fédéral moderne. La guerre du Sonderbund (1847) qui avait profondément divisé la Suisse est encore présente dans les esprits en 1918.
Mais Jost souligne aussi l'émergence, à l'occasion de la grève générale, d'une nouvelle droite conservatrice et contre-révolutionnaire. La grève donne lieu à la constitution de gardes civiques dans les cantons, qui se disent prêtes à agir contre les grévistes en collaboration avec l'armée. L'Union patriotique est fondée en 1919 dans un même esprit contre-révolutionnaire et conservateur. Bref, la grève générale serait un moment clé de l'histoire politique et sociale de la suisse dont l'impact ne peut être saisi qu'en restituant le contexte des événements.
Pousséed'anticommunisme
Enfin, les historiens du projet de recherche sur l'Entente internationale contre la IIIe Internationale (plus connue sous le nom d'Entente internationale anticommuniste ou ligue Aubert), s'inscrivent dans une perspective identique (lire Le Courrier du 5 novembre). «La grève générale, affirment-ils, a été ressentie par les représentants des élites politiques et militaires helvétiques comme un véritable traumatisme, qui structurera la culture politique suisse contemporaine.»5
De fait, l'examen, même superficiel, des interventions du Conseil fédéral au cours du mois de novembre 1918 fait apparaître des thématiques qui resteront très présentes au moins pour un demi-siècle. Le 7 novembre, deux jours avant la grève de protestation qui se transformera en grève générale le 11, le Conseil fédéral s'adresse au peuple suisse pour l'appeler à la prudence et la modération. Malgré les privations dues à la guerre, il estime que «nous n'avons pas le droit de nous plaindre.» Ce qui signifie: nous n'avons pas le droit de montrer notre mécontentement sur la place publique, de faire la grève. Plus loin dans le texte: «Des éléments louches, généralement étrangers, sèment la haine, exploitent les difficultés insurmontables de notre ravitaillement, excitent les passions malsaines; ces éléments-là ne reculeraient ni devant les coups de force ni devant le crime.» Le mécontentement d'une partie de la population est instrumentalisé pour mener au désordre et à la révolution. Mais ces éléments sont évidemment étrangers car: «Il n'y a point de citoyens éclairés en Suisse qui pourraient ou qui voudraient se solidariser avec les ennemis de notre démocratie.»
Un conflit désavoué
Le 12 novembre, le conseiller fédéral Calonder explique encore que «(...) des agitateurs sans scrupules et surtout des représentants du terrorisme bolchewik (sic), préparent le terrain en vue de mouvements subversifs.»6 La lecture officielle des événements vise à nier l'existence même d'intérêts antagonistes au sein de la population. En effet, si les fauteurs de troubles viennent de l'étranger, il n'y a pas besoin de réconcilier le peuple suisse, qui n'est pas véritablement divisé. Les ouvriers ne sont pas dans une situation dramatique, ils ont simplement été trompés et mal influencés par des révolutionnaires étrangers. Il s'agit en somme de résoudre le conflit en réfutant son existence même.
La grève a aussi été l'occasion pour lui de définir un ennemi géographiquement. Depuis 1917, les révolutionnaires ont une patrie, et la Suisse peut se protéger de ces éléments porteurs de désordre en évitant tous contacts avec cette patrie et tourner sa défense vers l'est.
On peut ainsi voir dans la grève générale de 1918 l'acte de naissance de la négation des conflits de classes et de l'anticommunisme officiel de la Suisse, deux objets sur lesquels les historiens n'ont pas fini de réfléchir. I
Note : *Historienne
1Willi Gautschi, Der Landesstreik, 1918, Zurich, 1968.
2 Marc Vuillemier, François Köller, Eliane Baillif, Mauro Cerutti, Bernard Chevaley, La Grève générale de 1918 en Suisse, Genève, 1977.
3Constant Frey, La grève générale de 1918: légendes et réalités, Genève, 1968.
4Réédité en français dans: A tire d'ailes, contributions de Hans-Ulrich Jost à une histoire critique de la Suisse, Lausanne, 2005, p.197.
5Michel Caillat, Mauro Cerutti, Jean-François Fayet, Jorge Gajardo, «Les archives de l'Entente internationale anticommuniste de Théodore Aubert (1924-1950)», in Matériaux pour l'histoire de notre temps, Nanterre, no 73 (janvier-mars 2004), p. 27.
6Feuille Fédérale, no 47, 20 novembre 1918.