RACHAD ARMANIOS
GENÈVE - Jeudi soir, à l'Uni Dufour, la Prix Nobel de la Paix iranienne a critiqué les régimes qui s'abritent derrière l'islam contre les droits humains.
Première femme musulmane et iranienne à recevoir le Prix Nobel de la Paix (en 2003) pour son combat en faveur des droits humains, première femme juge en Iran (en 1974): Shirin Ebadi était l'invitée de prestige, jeudi, des Rencontres internationales de Genève, à l'Uni Dufour, centrées toute cette semaine sur la question de l'autorité. La juriste a plaidé contre la manipulation des religions, et de l'islam en particulier, par les intégristes et les régimes autoritaires. L'islam ne doit pas être une arme brandie contre les opposants politiques, et le relativisme culturel un bouclier pour justifier une atteinte à l'universalité de la Charte des droits de l'homme, a-t-elle martelé.
«En islam, la relation entre démocratie et religion reste confuse, a-t-elle commencé. Beaucoup pensent que les lois divines sont seules légitimes et que l'islam n'est pas compatible avec les droits fondamentaux.»
A cause d'une culture profondément patriarcale, la situation des femmes ou des enfants, dans certains pays, en est restée à celle qui prévalait au XIIIe siècle, s'est-elle désolée. Et de mentionner la polygamie ou des mariages légaux très jeunes. «La femme est perçue comme un objet de reproduction et de survie de l'espèce... mâle, bien sûr.»
Shirin Ebadi a critiqué les lectures littérales des textes, qui justifient ces pratiques. Or ceux-ci invitent eux-mêmes à adapter la parole divine aux circonstances tout en respectant son esprit, a-t-elle expliqué. Ainsi, pas question de jeûner jusqu'à la fin du jour quand celui-ci, dans les régions polaires, dure indéfiniment, raisonne-t-elle.
«Islam et raison ne font qu'un»
L'exemple semble marginal et s'éloigner des questions épineuses des droits humains, mais le parallèle est implicite: à entendre Shirin Ebadi, la Charte des droits de l'homme serait pour ainsi dire inscrite entre les lignes du Coran. «L'islam est juste, a-t-elle insisté. Si un point dans le Coran ne s'accorde pas avec la raison ou les connaissances actuelles, c'est que son interprétation est erronée et son sens profond mal compris.»
Fût-elle humaniste, cette vision n'a rien de neutre, à écouter le Tunisien Mohamed-Chérif Ferjani, professeur de science politique à l'Université de LyonII. Il a rappelé à la tribune que «toute religion n'existe qu'à travers l'interprétation de ses adeptes.»
En outre, a-t-il insisté, s'il est important que les croyants éclairés fassent triompher leur vision, la religion doit être reléguée dans la sphère privée. En ce qui concerne l'organisation de la société, Mohamed-Chérif Ferjani en appelle à une «culture de la citoyenneté». Par conséquent, au niveau politique, il ne croit pas que l'intégrisme doive être combattu au nom d'une autre lecture de la religion, comme le propose Shirin Ebadi, mais seulement avec les armes de la démocratie.
Et l'une de ces armes, qui était dans tous les esprits tandis que Shirin Ebadi discourait, est justement celle de la séparation du religieux et du politique. Répondant globalement aux questions du public, l'oratrice déclarera: «C'est une erreur de demander la négation de la religion, cela ne mène nulle part. Essayons d'amener les gens à la démocratie en respectant la religion.» Pluie d'applaudissements.
Elle tourne autour du pot
Certes, mais que doit-on comprendre d'une telle réponse? Mohamed-Chérif Ferjani constate, en aparté, que l'oratrice a évité de répondre à la question de la séparation entre le politique et le religieux. Craindrait-elle les foudres d'un régime iranien qui fond les deux concepts dans un socle de béton? Craindrait-elle de retourner dans les geôles des mollahs?
Mohamed-Chérif Ferjani explique les choses autrement: «En Europe, la séparation des pouvoirs est venue après l'apparition de la démocratie. Pour des raisons pédagogiques, Shirin Ebadi tente déjà de convaincre les musulmans qu'adhérer à cette dernière est possible tout en restant musulman.»
Charger la barque en voulant reléguer la religion au niveau personnel risquerait-il de brouiller les pistes? Probablement, à en croire la juriste: ce qu'elle paraît comprendre comme une négation de la religion pourrait pousser les gens au bord de deux voies (l'islam et la démocratie) perçues alors comme divergentes. «Les musulmans ne sauraient plus laquelle choisir.»
Au-delà de ces questionnements, la Prix Nobel a été acclamée par un public saluant son courage et son pacifisme. Evoquant sans les nommer l'invasion, au nom de la démocratie, de l'Irak, et peut-être demain de son propre pays, l'Iranienne a rappelé que les récupérations idéologiques ne sont le propre ni de l'islam ni des religions.
Et de livrer sa profession de foi: «Je rêve d'un monde sans guerres, sans injustices, sans pauvreté et sans préjugés.» Cette prière universaliste, inspirée d'un autre utopiste, a résonné longuement dans l'amphithéâtre bondé. I