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Musique. Kara met de l'eau dans sa voix

Paru le Samedi 17 Septembre 2005
   RODERIC MOUNIR    

Culture PORTRAIT - Le coeur partagé entre Genève et Dakar, il publie un second album «folk» tout en douceur.
Il chante, joue de la guitare et des percussions, compose les paroles et musique de ses chansons, enseigne la danse africaine et ...anime des centres aérés pour les jeunes d'une Maison de quartier genevoise. Mamadou Sylla Ka, dit Kara, cumule une liste impressionnante de savoir-faire, mais se contente d'un nom de scène des plus brefs. «Kara était le nom d'un marabout dont je peignais le visage sous verre fixé, quand j'étais apprenti rêvant de musique... Les enfants avaient pris l'habitude de m'appeler Kara, alors j'ai fini par adopter ce nom.»
Celui que la presse sénégalaise décrit aujourd'hui comme «un modèle d'intégration réussie» est né à Dakar il y a trente et quelques printemps et vit à Genève depuis dix ans. Ce matin de septembre, dans un café du quartier genevois des Eaux-Vives, Kara a de la fatigue dans les yeux. Parce qu'il a cassé ses lunettes la veille, mais aussi parce que les dernières semaines ont été particulièrement remplies.


Retour au pays

Kara vient de vernir sur la scène du Chat Noir son très beau Ndi-yam, deuxième CD autoproduit truffé d'invités, qui commence à se faire remarquer. «J'aimerais bien signer avec un label pour être distribué dans toute la Suisse. Je n'ai pas encore obtenu de réponse, ça prend du temps...» Sur ce disque délicatement chaloupé, la voix suave de Kara décline les thèmes de l'amour, du respect, du partage. Et de l'eau (ndi-yam, en peul), élément essentiel «qui donne la vie mais la prend aussi», insiste Kara, qui évoque les pluies diluviennes tombées récemment sur le Sénégal, – des inondations que les médias n'ont pas relaté à la hauteur d'une autre catastrophe...
Le Sénégal, précisément, Kara en revient. Au mois d'août, il s'est lancé dans un périple ambitieux, le fameux retour au pays. Kara garde un pied dans chaque culture. A la ville, il a le look «fashion», jean délavé et chemise noire, mais la chaînette qu'il porte autour du cou représente le continent africain, et sa montre à double fuseau est réglée sur Genève et Dakar. Cette tournée sénégalaise, il l'a effectuée avec deux fidèles complices, le percussionniste burkinabé Oudou Coulibaly et le guitariste haut-savoyard Jeremy Tordjman. Egalement du voyage, sa «manageuse» qui n'est autre que Françoise Dupraz, directrice du Service culturel de Plan-les-Ouates et inlassable promotrice du multiculturalisme avec des festivals comme Hip-Hop Communes-Ikation, La Cour des contes, ou encore les Journées culturelles sénégalaises de 2003. «C'est une dame de coeur», s'enflamme Kara au sujet de celle qui assure désormais sa promotion.
Ces deux semaines au Sénégal ont visiblement enchanté tout le monde, à commencer par le public local. «Là-bas, la musique dominante est le mbalax (prononcer mbalar, ndlr). Un style rythmé et plein de notes dont les jeunes se lassent un peu.» Branchés sur le rap et le reggae, ces derniers se montrent réceptifs aux sonorités acoustiques de Kara. Qui a tourné un clip et édité une cassette spécialement pour le marché africain («une cassette, c'est plus pratique et moins facile à pirater qu'un CD»). «Les gens m'encouragent, car ma musique charrie un grand nombre d'influences, elle s'inspire du blues, du folk, du reggae, tout en prenant racine dans la musique traditionnelle peule.»
Kara descend en effet des bergers de cette ethnie nomade partie d'Egypte antique, qu'on retrouve dans toute l'Afrique noire. Et dont il se sent encore plus proche depuis qu'il sillonne le monde. Mais au départ, bien que la musique et la danse aient toujours été présentes dans sa famille («je dansais déjà sur les genoux de ma mère»), son père, membre du «parti socialiste» et «chef de quartier» respecté, le destinait à la politique. Bouillonnant intérieurement, d'une nature physique, le jeune Kara quitte son apprentissage pour aller danser. Au prestigieux Ballet National du Sénégal («une école exigeante et très complète»), puis dans une troupe professionnelle qui lui permet de voyager en Europe. «Comment refuser ça? Voir le monde, être payé pour ça – ce que j'étais loin d'imaginer en m'engageant! Le jour où j'ai reçu mon premier salaire – 30 francs CFA, l'équivalent de septante centimes suisses – j'ai fait des bonds de joie... au point de me briser le tibia.»


Genève, ville propre

Doué, Kara finira néanmoins par poser son sac à la faveur d'une histoire de coeur. A Genève... terre de contrastes: «Une ville métissée, mais aussi incroyablement propre et disciplinée. Au début, on est frappé par ces caissettes à journaux où l'on met des pièces et on se sert librement. Et le bus qu'on paie dehors, alors qu'à Paris, ou en Espagne, il faut toujours passer devant le chauffeur. Là je me suis dit: «Mon vieux, il va falloir t'organiser et assurer!»
Les Ateliers d'ethnomusicologie seront son premier port d'attache – il y crée un cours de danse africaine qui existe encore. Mais la guitare le démange. «J'avais beaucoup de chansons dans la tête. Pour mon anniversaire, ma belle-mère m'a offert une guitare. Au début, j'ai dû m'accrocher, je me suis fait montrer deux accords basiques et j'ai travaillé dans mon coin.» Autodidacte, Kara se fait la main sur Ismaël Lô, Bob Marley, Tracy Chapman, Ben Harper et Ali Farka Touré, le grand bluesman malien d'origine peule: «En l'entendant pour la première fois, j'avais l'impression de le connaître déjà.»


Ceux qui ont moins de chance

Peu à peu, le Genevois d'adoption développe son style, «au feeling». Il faudra encore un moment avant qu'il n'ose se lancer en public. Le déclic se produit chez Vincent Zanetti: le producteur de Radio Suisse romande-Espace 2 tombe immédiatement sous le charme et lui fait enregistrer sa première démo. Ensuite, les occasions s'enchaînent. En 2000, Keur Sénégal, son premier groupe fondé avec des amis d'enfance, fait un tabac sur la scène du Théâtre de Verdure («on s'est séparés après; certaines amitiés ne devraient pas être mélangées à la passion»). Kara participe à Foot de coeur aux côtés de Jacky Lagger et Pascal Rinaldi, une compilation caritative parrainée par Youssou N'Dour et Jean-Marc Richard. L'opération passe par la Grande scène de Paléo, avec 300 enfants et une pléiade de musiciens: «Une belle expérience, et un vrai job où je devais «gérer» 50 gosses et jouer des percussions.»
Kara rencontre ainsi des musiciens de tous horizons. En 2003, il sort son premier album acoustique en solo, Sante Yallah, qui sera déjà très remarqué. Il écume le circuit live, l'AMR aux Cropettes, le Chat Noir, la Fête de la musique, mais n'oublie pas ceux qui ont moins de chance: Sante Yallah est aussi le nom d'une association d'aide aux enfants de la rue du Sénégal, tandis que Yenilën, sa propre association, vient en aide aux familles monoparentales du même pays. Une fête pour récolter des fonds aura d'ailleurs bientôt lieu à Genève (1).
Enfin, Kara se doit d'écrire un jour une chanson sur Thomas Sankara, l'ancien président réformiste du Burkina Faso, assassiné en 1987. «C'est mon ami Dj Max (chroniqueur à Couleur 3, disparu le 10 juillet dernier, ndlr) qui me l'avait demandé la dernière fois qu'on s'est parlés...»
Note : (1) Journée multiculturelle au profit de l’association Yenilën: danse, musique, contes, expo et buffet africain, le 1er octobre dès 15h au Centre de loisirs de Carouge, 31 rue J.-Grosselin, Carouge. Entrée libre. CD Ndi-yam disponible à la Fnac ou par sylla_ka@hotmail.com



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