PHILIPPE CHEVALIER
PRÉVENTION - Certains clients de prostituées persistent à demander des passes sans préservatif. Coordinatrice de l'action de prévention Don Juan, à Genève, Fatima Lariri raconte comment elle «racole» le chaland.
Qui sont les adeptes du sexe tarifé? Eh bien justement, il n'y a pas de client-type: ni l'âge, ni la nationalité, ni la catégorie socioprofessionnelle ne le distinguent. Or ce Monsieur Tout-le-Monde aurait tendance à baisser la garde face au sida et autres maladies sexuellement transmissibles, constate Fatima Lariri, employée d'Aspasie et de Première ligne[1]. En clair, les demandes de passe sans préservatif seraient en augmentation. Cette année, la septième campagne Don Juan a ainsi pour premier objectif de mettre le client face à sa responsabilité dans la relation sexuelle (lire aussi notre édition du 31 août). Que ce soit avec une prostituée ou dans le cadre privé. Entretien.
Où rencontrez-vous les clients et comment faites-vous pour les aborder?
Fatima Lariri: A Genève, nous sommes présents dans le quartier des Pâquis, où se concentre la prostitution traditionnelle de rue (femmes et transsexuels), ainsi qu'au boulevard Helvétique. Nous n'allons en revanche pas dans les lieux privés, tels que les salons de massage, dancings et cabarets, de même que nous restons à l'écart de la prostitution masculine, qui se pratique très discrètement. Nous sommes une équipe de quatre hommes et femmes. Nous repérons les allées et venues des clients à pied ou en voiture qui sont là pour «mater» ou pour consommer. Nous nous tenons légèrement en embuscade pour ne pas gêner le travail des professionnelles. Ensuite, chacun a sa petite technique. Personnellement je me présente avec des préservatifs à la main. Je ne vous cache pas que le fait d'être une femme me facilite la tâche. Il arrive, c'est normal, que l'on me confonde avec une prostituée. Mes collègues masculins doivent, eux, faire un peu de forcing. Nous distribuons aussi un petit guide de vingt pages intitulé Don Juan, des rencontres sexuelles sans danger.
Comment les clients et les prostituées accueillent-ils votre démarche?
– Très bien. Souvent les femmes prostituées nous connaissent et nous considèrent comme leurs alliés. Du côté des consommateurs, je n'ai jamais ressenti d'agressivité. Au contraire, on est toujours reçus poliment. La plupart sont très contents de causer. Nous les écoutons sans jugement et sans tabou. Et de fait leurs questions sont souvent très intimes et les termes très crus. Il faut se rendre compte qu'il y a beaucoup de personnes très seules parmi les clients de prostituées qui n'ont personne à qui se confier et exposer leurs doutes. Si ce n'est les prostituées elles-mêmes. Nous effectuons les entretiens en face à face, selon une formule importée des Pays-Bas. Ils durent entre dix et vingt minutes, mais il m'est arrivé de rester une heure à discuter.
De quoi parlez-vous?
– De notre côté, nous cherchons à connaître notre interlocuteur et donc à déterminer si ses pratiques sexuelles présentent un risque sanitaire pour les travailleuses du sexe, pour lui-même et pour les autres personnes avec lesquelles il a des relations. Notre but n'est pas de lui faire la morale, mais de l'amener à réfléchir sur sa responsabilité. Il est frappant de constater que de nombreux hommes n'ont pas de préservatif sur eux quand ils vont voir des prostituées ou quand ils se rendent dans des bars en quête d'une aventure. Et puis il y a ceux qui essayent d'obtenir des relations sans préservatif. Ces irréductibles qui jouent à la roulette russe avec leur vie et celle des autres ont toujours existé, mais on observe globalement une baisse de vigilance des clients par rapport au sida et aux autres maladies sexuellement transmissibles. Et malheureusement, il arrive que des prostituées poussées par la nécessité (loyer à payer, consommation de drogue, etc.) acceptent une relation non protégée.
Malgré toutes les campagnes de prévention en faveur du préservatif?
– Oui. Il semble, d'une part, que les gens ont moins peur du sida depuis que les nouveaux traitements permettent d'allonger la durée et la qualité de vie des personnes séropositives. D'autre part, si les campagnes de prévention ont bien marché sur les jeunes qui font partie de la «génération sida», pour beaucoup de personnes dans la quarantaine et plus, le préservatif constitue un obstacle. Obstacle au cours de la relation sexuelle elle-même et obstacle supplémentaire au moment de la rencontre. Souvent les hommes nous disent que le «présé» est inconfortable, qu'ils se sentent à l'étroit ou qu'il leur fait perdre leurs moyens au moment critique, etc. On s'aperçoit qu'ils ignorent qu'il existe une grande variété de préservatifs, adaptés à l'anatomie et aux pratiques de chacun. Plutôt que de prendre n'importe quelle boîte standard, on leur suggère d'essayer chez eux différents types.
Pensez-vous que votre action est efficace?
– Une partie de notre action consiste à récolter des informations sur les clients des travailleuses du sexe: soit notamment leurs pratiques sexuelles, l'usage du préservatif, ce qu'ils recherchent chez une prostituée, quelles sont leurs représentations de la prostitution et ce qu'ils pensent de celles qui exercent ce métier. Cet aspect de la mission est rempli. Quant à savoir si notre message de prévention est efficace, c'est plus difficile à quantifier. Personnellement, je revois assez souvent des clients qui me disent «vous m'avez fait réfléchir». C'est bien le but recherché. Surtout que ces personnes ont également une vie sexuelle en dehors des relations relativement cadrées de la prostitution. Notre but est qu'ils prennent conscience que leur responsabilité est toujours engagée dans la relation homme-femme et dans toute relation sexuelle en général. I