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Le rectorat jugé «technocratique» sème la discorde: une branche doit-elle être rentable?

Les lettres Neuchâteloises en péril

Paru le Jeudi 20 Janvier 2005
   ISABELLE STICKI    

Neuchâtel Depuis la mi-décembre, le malaise croît au sein de l'alma mater neuchâteloise, en particulier au sein de la Faculté des lettres et sciences humaines. Les réformes que le recteur entend y imposer visent notamment à éliminer les branches «non rentables».
La crise frappant l'Université de Neuchâtel et plus particulièrement sa Faculté des lettres et sciences humaines est à son comble. Les méthodes jugées autoritaires du rectorat fâchent une grande partie de la communauté universitaire. Mardi, mille de ses membres sont descendus dans la rue pour dire leur mécontentement. Le recteur Alfred Strohmeier les a accueillis dans la cour de son «palais», mais n'a pas daigné répondre aux questions des étudiants concernant la suppression des chaires de grec, d'italien et de microbiologie que prévoit un plan d'intentions élaboré «au pas de charges et sans un véritable respect de la Loi sur l'Université», selon les étudiants. Président du Sénat (assemblée des professeurs), le professeur Philippe Terrier est en colère: «L'élaboration du plan d'intentions effectuée dans le plus grand secret ne respecte pas le calendrier. Les Conseils de Faculté n'ont pas été consultés, comme le prévoit la loi. Les professeurs ont été convoqués pour être mis devant un fait accompli.» La présidente du Conseil de l'Université Michèle Berger-Wildhaber a une autre version: «Tout le monde savait que cela bougeait et que les petites branches étaient menacée. Les Lettres n'avaient qu'à réagir plus tôt.»
Le 3 décembre dernier, le recteur Alfred Strohmeier (qui ne répondra pas aux médias avant une conférence de presse prévue aujourd'hui en fin d'après-midi) présentait aux professeurs les réformes envisagées, dont la suppression des chaires de grec, d'italien, de linguistique comparative et d'une autre de français moderne, plus particulièrement celle destinée à enseigner le français aux étudiants étrangers. «C'est à ce moment que nous avons compris pourquoi aucune réponse n'avait été donnée à notre projet de restructuration de la chaire d'italien», souligne Federica Rossi, assistante en italien et future docteure.
«Lors de la séance du Sénat du 15 décembre, le recteur a demandé aux Facultés de lettres et de sciences de faire des propositions. Et ce, jusqu'au 23 décembre. Mais le lendemain, en date du 16 décembre, le recteur réunissait le Conseil de l'Université et lui demandait de voter des points particuliers du plan d'intentions: à savoir, la suppression des chaires de grec et d'italien», explique Philippe Terrier qui s'interroge, avec la Fédération des étudiants neuchâtelois (FEN), sur la légalité de la procédure. Toujours est-il qu'Alfred Strohmeier considère la décision comme «irrévocable», comme il l'a soufflé mardi dans le micro d'une radio locale.


«RECTEUR ET DICTATEUR!»

Alors que la version finale du plan d'intentions doit être soumise aujourd'hui au Conseil de l'Université, puis prochainement au Conseil d'Etat et au Grand Conseil, l'offre de l'enseignement du grec et de l'italien ont disparu du site internet de l'Université. Et le guide des études à l'intention des lycéens qui a été imprimé au début du mois de décembre ne mentionne plus l'enseignement de ces deux disciplines.
«Voici un bon exemple qui illustre les méthodes du recteur, s'exclame Philippe Terrier. J'ai reçu un mandat pour rédiger ce guide. Je n'en ai pas eu relecture. On m'a fait savoir que le Service académique s'en était chargé. Je découvre ces modifications à l'instant, C'est un scandale!» Vice-président de la FEN, Grégoire Oguey relève: «Alfred Strohmeier surfe avec la loi et les mots. Il a fait savoir qu'il continuerait ainsi. A moins qu'un juriste lui prouve l'illégalité de ses agissements. Voilà comment on instaure une dictature!»
Très satisfaite du travail du recteur, Michèle Berger-Wildhaber estime qu'il est urgent «d'éliminer les filières non rentables, celles qui ne garantissent pas à l'étudiant de trouver du travail, ainsi que les branches dans lesquelles le coût standard de l'étudiant est trop élevé». Tout cela pour «assurer la pérennité de la petite Université de Neuchâtel tout en créant des pôles d'excellence».
Michèle Berger-Wildhaber assure que personne n'a été trompé: «Lors du dernier Conseil, nous avons appuyé une décision que le recteur avait déjà prise pour lui permettre d'avancer rapidement. La nouvelle loi octroie une grande autonomie au rectorat: tant mieux! Nous sommes face à des défis: établir un système d'assurance qualité pour obtenir l'aide fédérale et appliquer la déclaration de Bologne. Vite!» Membre du Conseil de l'Université et député socialiste au Grand Conseil, Claude Borel appuie la présidente et le plan d'intentions du rectorat: «Nous devons impérativement faire des économies. Pourquoi s'encombrer de ce qui coûte plus d'argent qu'il n'en rapporte? Et puis Bologne, c'est Bologne!»


UNE PREMIÈRE EUROPÉENNE...

Claude Borel ne se dit pas impressionné par les 11000 signatures de soutien à l'enseignement du grec, de l'italien et de la microbiologie remises mardi au rectorat, à la Chancellerie d'Etat et au Département de l'instruction publique. «Les professeurs ont des amis et se soutiennent. Quant à l'intouchable troisième langue nationale, le Tessin n'avait qu'à envoyer plus de ses étudiants à Neuchâtel.» La FEN et les mille étudiants descendus dans la rue ne l'entendent pas de la même oreille.
«Comment peut-on penser les lettres en terme de rentabilité? Condamner les petites branches sous prétexte qu'elles n'attirent pas assez d'étudiants, c'est ouvrir la porte à un effet de dominos. Si, à en croire certains, le grec et l'italien ne servent à rien, alors tout enseignement en lettres est inutile. Que le recteur aille jusqu'au bout de ses idées: qu'il supprime directement toute la Fac', plutôt que de la démanteler!», ironise Pierre-Antoine Bonvin, secrétaire de la FEN. Le corps intermédiaire de la Faculté des Lettres n'en pense pas moins.
Federica Rossi refuse de concevoir une Faculté de lettres sans l'enseignement du grec et de l'italien: «S'il devait en être ainsi, Neuchâtel serait la première Fac' de lettres de Suisse et d'Europe à ne plus proposer l'enseignement de ces deux branches. Les Lettres permettent une autre compréhension du monde: nous ne voulons pas tous devenir économistes! Mais le recteur considère les Lettres comme inférieures: ce ne sont pas des sciences exactes...»


POLITIQUE DES CHAIRES VIDES

Assistante en grec et future docteure, Alexandra Trachsel est en soucis. «L'Institut des sciences de l'antiquité classique est particulièrement menacé de démantèlement. Philologie classique, archéologie classique, histoire ancienne, archéologie préhistorique ne sont pourtant pas des disciplines vétustes. Elles nous aident aussi à comprendre l'homme d'aujourd'hui. Et elles sont intimement liées à tous les autres enseignements, qu'il s'agisse de la philosophie ou des mathématiques...»[1] Les Lettres se tiennent par la main dans un subtil équilibre. Il est dangereux d'y toucher, car on risque de démanteler le tout. C'est ce que pense le corps intermédiaire.
Ce dernier, appuyé par nombre de professeurs et d'étudiants, reproche à un «recteur technocrate» de ne pas avoir su évaluer ce que sont les Lettres: «La politique des chaires vides l'emporte. On supprime là où les professeurs s'en vont à la retraite. C'est ce qui arrive au grec et à l'italien», constate Grégoire Oguey, tout en soulignant que cette décision opportuniste déchire la Faculté des lettres et sciences humaines: «La plupart des améliorations que le recteur prévoit dans son plan d'intentions tendent à renforcer les sciences humaines. Divisez et vous régnerez!»
Note : [1]Consulter le site www.duplain.ch où se trouve une lettre du professeur Denis Knoepfler adressée au rectorat.



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Rentabilité à quel prix?

   ISABELLE STICKI    

«Dans un monde où la mafia légalisée des multinationales écrase la personne et la dévie des valeurs humanistes, il faut s'empresser de résister à la banalisation régnante induite par l'insupportable domination de l'argent et sa puissance.» Lundi, au Théâtre du Passage, lors d'une soirée consacrée au soutien à la culture grecque, l'écrivain genevois Georges Haldas en a appelé à une défense inconditionnelle de la diversité culturelle. Professeur titulaire de la chaire d'archéologie classique et d'histoire ancienne, Denis Knoepfler enseigne également au Collège de France. Comme Georges Haldas, il s'interroge sur la pertinence de mesurer les Lettres en termes de rentabilité. «Le grec a une utilité immédiate liée à l'enseignement. Mais aussi une utilité fondamentale de culture, de réflexion sur nos origines, concepts... ceci n'est pas mesurable et ne répond pas à des critères quantitatifs», argumente le professeur. «Si nous réfléchissons aux langues comme elles sont enseignées à l'Université, en lien avec la poésie et la littérature et non juste pour se débrouiller lorsque l'on voyage, alors elles sont toutes inutiles!»
Pour Denis Knoepfler, le but d'une société dite «évoluée» est d'en admettre la dimension culturelle et donc d'en soigner les agents, notamment l'alma mater qui forme des gens capables d'interpréter textes et images. Et aussi de transmettre leurs connaissances, «c'est à dire de réinterpréter toujours le monde et les textes en fonction des nouvelles idées que nous avons. L'Antiquité est un panorama de références pour l'homme d'aujourd'hui.» Donnée lundi au Théâtre du Passage, l'Antigone de Sophocle s'est révélée d'une implacable actualité: «Ah! L'argent! L'homme n'a rien inventé de plus funeste...»


DEMAIN, QUELLE SOCIÉTÉ?

Denis Knoepfler l'affirme: «Le grec nous enterrera. Les hommes, tant qu'il y en aura, ne pourront pas manquer de s'intéresser à cet héritage extraordinaire que représente la culture grecque.» Il poursuit: «Est-il raisonnable, en supprimant le grec et l'italien, de s'aliéner des régions qui n'enverront plus leurs étudiants à Neuchâtel?»
Le professeur ne trouve pas intéressante l'idée du rectorat de créer une Maison d'analyse des processus sociaux (MAPS), censée concentrer en un pôle national de compétences les enseignements de l'ethnologie, de la sociologie, de la géographie, de l'économie régionale ainsi que l'études des migrations et populations. «Aux yeux du recteur, les Sciences humaines sont d'une utilité immédiate et donc tout de suite rentables. Mais les missions traditionnelles de l'Université ne sont pas liées à une rentabilité à court terme.»
Pour Denis Knoepfler, il est regrettable de ne pas réfléchir à plus long terme. Et de ne pas penser à la responsabilité morale de l'Université, comme l'a évoqué Georges Haldas. «On veut faire de nous des acheteurs et des consommateurs. C'est tout!» Mais les décisions du rectorat ont un avantage: «Des questions importantes se présentent: que voulons-nous pour notre société?» ISi



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