PROPOS RECUEILLIS PAR LÉLÉ ADAM CERF, I    

Solidarité FILM - Le documentaire du journaliste ivoirien Serge Bilé raconte le drame méconnu des Afrodescendants assassinés dans les camps.
Combien de Noirs africains et antillais ont fini dans les camps nazis? Qui étaient-ils? Les livres ont tendance à omettre ce pan de l'histoire. C'est pour lever cet oubli que Serge Bilé, journaliste ivoirien à RFO Martinique, a collecté dans un documentaire réalisé en 1995 les témoignages de survivants. Depuis six mois, Noirs dans les camps nazis connaît une nouvelle vie. Il fut par exemple récemment diffusé à Genève en présence du réalisateur. Le récit est saisissant. Après l'arrivée d'Adolf Hitler au pouvoir, les lois de Nuremberg interdisent les mariages entre Allemands et juifs, tziganes ou «nègres», au nom de la pureté de la race aryenne. Ainsi, les premiers Noirs déportés sont allemands, rapporte le documentaire. Ce sont des immigrés des colonies et les enfants issus d'unions mixtes, après l'occupation de la Rhénanie par l'armée française et ses tirailleurs sénégalais. Dans le documentaire, c'est le cas de Husen, venu du Tanganyika (actuelle Tanzanie). Soldat émérite et décoré, il vivait à Berlin. Malgré les lois de Nuremberg, il déclare son fils né d'une relation avec une autochtone. Il est déporté au camp de la mort d'Oranienburg-Sachsenhausen, ouvert en 1933.
D'autres ont été faits prisonniers comme soldats alliés. Natifs du Sénégal, de Côte d'Ivoire ou du Congo, leurs cartes d'identité arborent la nationalité coloniale française, belge, espagnole et non la leur. Jean Nicolas, Haïtien, est mort à Paris, à l'aube de la libération en 1945. Employé à l'hôpital de Fort-de-France (Martinique), il fut déporté à Dora-Mittelbau. Il dut sa survie à la ruse, se faisant passer pour un pilote américain, puis un médecin. Un cas parmi tant d'autres.

Comment avez-vous retrouvéles survivants de la déportation?
– Un reportage diffusé en Martinique sur le chanteur John William disait qu'il avait été déporté. Surpris, j'en ai conclu qu'il n'était sans doute pas le seul. En juin 1995, je me rends à Strasbourg au Congrès national de la Fédération des déportés de France et j'interroge tout le monde. Mais c'était dur pour ces gens de se souvenir. Quelque temps après, du Musée de l'holocauste de Washington, j'ai reçu une photo de deux déportés au camp de Dachau, dont un Congolo-Belge. Je l'ai montrée aux mêmes personnes et il s'est produit comme un déclic dans les esprits. John William se souvenait d'un Sénégalais, Dominique Mendy. De fil en aiguille, auprès des anciens combattants au Sénégal, un ami a pu retrouver sa trace. Le travail était ardu car les sites traitant de la question sont presque inexistants. Le Musée de Washington m'a été d'une grande utilité, tout comme le livre écrit en 1990 par John William. On évalue le nombre de déportés noirs entre 10 000 et 30 000. La majorité, pour des faits de résistance.


Comment réagissent aujourd'hui les Allemands?
– Ils savent que l'envoi des Noirs dans les camps n'a pas débuté avec Hitler. En 1904 déjà, voulant coloniser la Namibie, les Allemands se sont heurtés aux bergers Herero. Pour briser cette résistance, ils les envoyaient dans des camps de concentration où les victimes étaient alors pendues et non gazées. Quelque 7000 personnes sur 80 000 ont survécu. Jusque là, l'Allemagne refusait de reconnaître ce génocide. Cette année, pour la première fois, elle a officiellement demandé pardon aux Herero mais refuse de leur accorder réparation.


Le soixantième anniversaire du Débarquement a permis une certainereconnaissance aux tirailleurs sénégalais. Qui doit réhabiliter l'histoire des déportés noirs?
– Les Noirs eux-mêmes. Mais pour nombre d'Africains, le quotidien difficile est plus important que l'histoire. Pourtant, la mémoire aussi contribue à donner aux populations leur dignité. »Autre frein: cette notion mythique de l'oralité. Des milliers de tirailleurs sénégalais survivants de la Seconde Guerre mondiale, tout comme les déportés, très peu ont écrit.
»On se demande aussi pourquoi il y a un Musée de l'holocauste à Washington et pas un de l'esclavage. Mais quels sont aujourd'hui les pays africains qui commémorent l'esclavage? En Martinique et en Guadeloupe, les Antillais commémorent l'abolition de l'esclavage et non l'esclavage lui-même. Les Noirs ont souvent honte de leur histoire et traînent un complexe d'infériorité. Mais elle n'est pas moins importante qu'une autre. Il faut se réapproprier son histoire, sa propre mémoire, la respecter pour que d'autres fassent de même.

En 1995, sur cent chaînes de télévision contactées, seules TV5 Afrique et la chaîne câblée Histoire ont diffusé votre documentaire. Pourquoi ce regain d'intérêt aujourd'hui?
– Après dix ans de désintérêt presque total, depuis six mois, d'une projection à l'an, je suis passé à une par mois. Je pense qu'aujourd'hui, les Africains et Antillais qui vivent en Europe veulent mieux asseoir leur identité. Des groupes comme l'Association des jeunes d'origine africaine (AJOA) à Genève, l'Association Diaspora Afrique à Paris, ou encore le Carrefour de réflexion et d'action contre le Racisme anti-noir (CRAN) à Zurich ont organisé des conférences autour de mon film. La première projection en Allemagne s'est faite en août dernier. L'Initiative Schwarze Deutsche qui réunit les Noirs de Berlin a montré le film dans le cadre de sa rencontre estivale annuelle. En Martinique, il y a eu une projection dans les écoles. En Afrique, les chaînes nationales ont reçu le documentaire et en Côte d'Ivoire et au Sénégal, il a suscité un intérêt énorme chez les jeunes. D'ailleurs, TV5 Afrique a de nouveau diffusé le documentaire le 8 novembre.
Infosud



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