ALINE GUILLERMET
RADIO - Depuis la rentrée, l'émission de création littéraire «Les Décraqués» est supprimée de France Culture. Dernière chance, un remaniement en janvier pourrait la ramener sur les ondes.
«Décraqués» la semaine, «Papous» le dimanche, ils occupaient depuis vingt ans la place de petit OVNI de création littéraire sur les ondes de France Culture. Menée par le duo fondateur Bertrand Jérôme et Françoise Treussard, la petite bande (une vingtaine de collaborateurs réguliers adeptes de Perec et OuLiPiens dans l'âme) fédérait un auditoire fervent. Mais il ne fait plus très bon voler de jeux littéraires en inventions poétiques sous les cieux de France Culture. Depuis la rentrée, le rendez-vous quotidien Les Décraqués a disparu de la grille de programmation. La petite équipe des Papous dans la tête se retrouve certes toujours le dimanche de 12 heures 45 à 14 heures. Mais elle n'est plus tout à fait elle-même, amputée d'un Bertrand Jérôme «mis à la retraite», selon l'euphémisme consacré.
La nouvelle, tombée en plein mois de juillet, a suscité tristesse et colère chez les auditeurs. Difficile, pour beaucoup, de renoncer à la dose d'humour littéraire garantie quotidiennement par les Décraqués. Chaque jour était consacré à un exercice, règles saugrenues et intitulé alléchant à l'appui. Au panthéon des plus appréciés: «le clavecin bien trempé ou jeux d'homophonies approximatives», «experts contre faussaires» ou encore «lettres inattendues». Quant à l'exercice «état de choses», il a récemment été le théâtre d'un dialogue entre un rouleau de scotch et un post-it qui aurait fait fureur.
1552 SIGNATURES
Après l'annonce de la suppression de l'émission, la réaction du public ne s'est pas fait attendre. Une pétition – selon laquelle des milliers d'auditeurs «attendaient chaque jour leurs Décraqués... dont l'humour décapant rappelait que la culture et la littérature ne sont pas forcément austères» – a recueilli quelque 800 signatures. Elle a été envoyée une première fois à Laure Adler, directrice de France Culture, le 26 août. Il y a quelques jours, elle a également été transmise au directeur de Radio France, Jean-Paul Cluzel.
La pétition, restée sans réponse pour l'instant, totalise à ce jour plus de 1500 signatures, et reste d'actualité1 même si les grilles de la rentrée sont déjà faites. «Il y a parfois des remaniements des programmes en janvier, ce n'est donc pas totalement sans espoir», explique Nicolas Graner, l'un des animateurs de la pétition. «Et si on ne peut pas sauver les Décraqués, il s'agit en tout cas de montrer que les gens protestent, afin de limiter le carnage.»
La polémique, quant à elle, ne date pas d'aujourd'hui. Depuis 1999, date à laquelle Jean-Marie Cavada (aujourd'hui remplacé par Jean-Paul Cluzel) et Laure Adler arrivent à la tête respectivement de Radio France et France Culture, des auditeurs s'inquiètent de ce qu'ils considèrent comme une «banalisation» de l'identité de la radio. «Nombre d'émissions construites et préparées qui faisaient la renommée de la station ont déjà été remplacées par des émissions en direct», dénonce alors le Manifeste pour la défense de France Culture2.
Plusieurs associations montent au créneau: l'Association des auditeurs de France Culture (AFC), le Rassemblement des auditeurs contre la casse de France Culture (RACCFC) ou encore Défense de France Culture (DDFC). Cinq ans plus tard, la politique de normalisation de la station culturelle s'est affirmée, et Laure Adler ne s'en cache pas.
UNE «RFI CULTURELLE»
Dans une interview accordée au Monde le 10 juillet3 dernier, la directrice affirme que «l'enjeu est de prouver que France Culture est une radio comme les autres». Les défenseurs de l'exception culturelle n'ont qu'à bien se tenir, puisque, dorénavant, la culture n'est plus «le patrimoine», mais une «interrogation de soi-même, une certaine citoyenneté, une manière de s'ouvrir au monde». De création, littéraire ou pas, il n'est guère question. Privilégiant clairement l'actualité et le direct, Laure Adler affirme vouloir transformer France Culture en une «RFI culturelle».
Un sacré tour de passe-passe qui pourrait laisser rêveur, mais qui menace de plonger les habitués de la station en plein cauchemar: «Avec cette technique, Laure Adler risque de perdre les auditeurs actuels, mais il est probable qu'elle augmentera son audience au final. Mais est-ce le but?» interroge, amer, Nicolas Graner.
Un mystère demeure. Pourquoi, si l'objectif est bien de faire de l'audimat, supprimer les Décraqués, l'une des émissions les plus écoutées de France Culture, et dont les aventures littéraires compilées viennent de paraître chez Gallimard sous le titre Des Papous dans la tête, les Décraqués, l'Anthologie? Comble de l'absurde, l'ouvrage a fait l'objet d'un second tirage cet été, alors même que les Décraqués étaient rayés des ondes radiophoniques.
Note : 1Pour signer la pétition en ligne: http://decraques.ouvaton.org
2Pour lire ou signer le manifeste: http://www.acrimed.org/article7.html
3L'interview de Laure Adler est consultable sur http://decraques.ouvaton.org