MARCO GREGORI
«Est-ce trop demander, face au massacre de Beslan, que le monde ouvre enfin les yeux?» L'homme qui pose cette question n'a rien d'un pacifiste invétéré. Il s'appelle Oleg Danilovic Kalougine. Pendant des années, il a été l'un des principaux dirigeants du KGB. A ce titre, il connaît bien Vladimir Poutine. Désormais établi aux Etats-Unis, il est un des rares à dénoncer ouvertement les mensonges du président russe. Mensonges qui durent depuis des années pour justifier les atrocités commises dans le cadre du conflit tchétchène et qui ont pris une tournure proprement ahurissante depuis la semaine passée dans une ville d'Ossétie.
La feinte compassion du leader russe après le carnage, les deux jours de deuil national décrété sur un ton solennel, les excuses sur la prétendue impréparation des forces anti-terroristes russes et la cruauté des preneurs d'otages ne doivent pas occulter l'essentiel. Les centaines de morts de l'école de Beslan sont les victimes des deux faces du terrorisme. D'un côté, des hommes et des femmes prêts aux pires atrocités pour faire avancer leur cause. De l'autre, un pouvoir politique tout aussi déterminé et sourd au dialogue pour préserver ses visées colonialistes. De part et d'autre, la vie n'a plus de valeur et on est prêt à la sacrifier pour montrer sa force. Pis, chacune des deux parties se nourrit du sang versé par l'autre.
Dans ces conditions, la surenchère est inévitable et le drame de Beslan pourrait se reproduire. Dans une autre école, dans un hôpital, dans un lieu public ou dans un avion, comme il y a peu. Il se trouvera toujours suffisamment d'individus, aveuglés par le désespoir ou la haine, disposés à sacrifier leur existence et celle des autres.
Soyons clairs: aucune cause ou idéologie ne peut justifier l'horreur de Beslan. Toutefois, on ne peut passer sous silence que la politique impérialiste de Poutine en Tchétchénie, menée à coups de canons et d'élections truquées, n'a provoqué que ruines, larmes et désolation. Alors, ses prétendues déclarations sur la lutte contre le terrorisme apparaissent comme de sombres présages sur les populations civiles russes qu'il déclare vouloir protéger. D'autant que l'alibi tchétchène ne lui suffisant plus –la prétendue guerre d'indépendance s'étant transformée en guerre des gangs–, voilà que le président russe brandit la menace Al-Qaïda. Le mot magique qui devrait mettre tout le monde d'accord.
Et, apparemment, cela marche. La plupart des gouvernements européens et celui des Etats-Unis ont rapidement exprimé leur solidarité à Vladimir Poutine et dénoncé la barbarie terroriste. Peu d'entre eux se sont posés des questions sur les causes directes et indirectes du drame. Seule la Pologne a condamné l'assaut militaire de vendredi après-midi. Cette bienveillance à l'égard de l'homme fort du Kremlin est choquante. Ne serait-il pas temps que les gouvernements qui critiquent les visées impérialistes du gouvernement des Etats-Unis en fassent de même avec Vladimir Poutine?
Le massacre de Beslan n'a pas seulement provoqué des morts par centaines. Il pousse également dans la tombe une civilisation, la nôtre, volontiers donneuse de leçons, mais incapable de combattre la violence autrement que par la violence. Au point de la justifier.