MICHEL PERRITAZ
ROBERT GUGOLZ - Pilier de l'ère Ansermet, Robert Gugolz est sans doute, à plus de 90 ans, le doyen des retraités de l'OSR. Souvenirs d'une époque quasi légendaire, où le clarinettiste joua sous la férule de Karajan et Furtwängler.
Les musiciens de l'OSR ont leurs habitudes et même après la retraite, le café Dorian garde les faveurs de Robert Gugolz pour un entretien à bâtons rompus. S'il en a quitté les rangs depuis une trentaine d'années, l'ancien clarinettiste solo de l'Orchestre de la Suisse romande (OSR) reste familier des mélomanes genevois, qui peuvent l'apercevoir à l'occasion, lors d'un concert ou d'un opéra.
Notre nonagénaire avoue cependant ne plus écouter autant de musique qu'auparavant. «Peut-être cela reviendra-t-il avec l'âge», s'excuse-t-il en riant, avant de confesser être récemment parti du Grand Théâtre après le premier acte de Parsifal. En dehors de cette petite déficience, notre vétéran tient la forme: la passion de la musique et de la vie agirait-elle comme une fontaine de jouvence?
Si Robert Gugolz ne se souvient plus très bien pourquoi il a choisi la clarinette, il se rappelle ses débuts à l'Ondine Genevoise, l'harmonie qui recrutait sur la rive gauche et répétait non loin du domicile du jeune Robert, rue de la Tour. Le virus de la grande musique ne quittera plus le musicien en herbe, cette passion devenant même plus virulente chaque fois que le jeune homme assiste aux concerts donnés par l'OSR – grâce à un voisin qui lui cède ses billets.
DÉBUTS DIFFICILES
Car chez les Gugolz, on a peu de moyens. Le jeune Robert doit parfois travailler dans l'atelier d'ébénisterie de son père, tout en suivant les cours de clarinette au Conservatoire. Pas question non plus, faute de budget, de suivre des master classes, plus connues à l'époque sous l'appellation de cours d'été, donnés par des virtuoses comme le Français Louis Cahuzac. Mais Robert Gugolz ne déplore pas ces débuts difficiles. «Les mauvais souvenirs, je les ai probablement oubliés», sourit-il. Le talent, le travail et la passion font le reste puisque notre musicien, bientôt professionnel, passera sa virtuosité et surtout gagne en 1939 le premier «Concours international d'exécution musicale» fondé par le directeur du Conservatoire d'alors Henri Gagnebin. Il se retrouve en très bonne compagnie dans le petit cercle des lauréats où brillent aussi la soprano Maria Stader et le pianiste Arturo Benedetti-Michelangelli. Auparavant il commence à gagner «quelques sous» en jouant dans un éphémère orchestre à l'Alhambra, puis à l'OSR comme clarinette basse, avant de devenir premier soliste au début des années soixante.
«LE PÈRE ANSERMET»
Ces lauriers et sa réputation valent à Robert Gugolz d'être régulièrement sollicité, l'été, comme clarinette solo dans l'orchestre du Festival de Lucerne, fondé par Toscanini et formé chaque été avec les meilleurs instrumentistes suisses. Une dizaine d'années où le musicien genevois joue notamment sous la direction de Karajan. De Wilhelm Furtwängler, un autre hôte de Lucerne, Robert Gugolz se souvient: «Il avait une façon de diriger... on ne savait jamais très bien comment ça allait se passer.» Et d'ajouter: «On disait qu'au Philharmonique de Berlin les musiciens ne regardaient pas sa baguette, mais attaquaient le morceau quand ses mains descendaient à la hauteur du troisième bouton!»
Mais le chef d'orchestre qui a sans conteste marqué le plus la carrière de Robert Gugolz reste bien entendu Ernest Ansermet. En l'évoquant, le clarinettiste parle parfois du «père Ansermet». Une figure à la fois paternelle et autoritaire. «C'était un personnage. Un homme très cultivé, très intelligent, très exigeant, il tenait l'orchestre en main, souvent ça explosait puis ensuite ça passait.»
ÊTRE OU NE PAS ÊTRE CHEF
A part le chef titulaire de l'OSR, Robert Gugolz, se rappelle aussi avoir vu «tellement de gens diriger qui ne [lui] paraissaient pas bons» qu'il décide, dans les années quarante, de s'intéresser à son tour à la direction d'orchestre et de suivre les cours donnés à Lausanne par Paul Kletzki. Encouragé par Ansermet, le clarinettiste dirige à plusieurs reprises ses collègues de l'OSR. Mais, avoue Robert Gugolz modestement, «je me sentais un petit garçon à côté d'Ansermet, je bavardais peu avec lui, c'était une sorte de timidité qui ne va pas très bien avec ce métier».
C'est Emile Unger, administrateur de l'OSR de l'époque, qui met fin aux concerts dirigés par le clarinettiste, car son exemple suscitait trop de vocations et de demandes dans les rangs de l'orchestre. Heureusement en 1950, Robert Gugolz se voit proposer la direction de l'Harmonie Nautique, un ensemble de vents de haut niveau qui répétait à cette époque cinq jours sur sept. Egalement professeur au Conservatoire, le chef-clarinettiste met un point d'orgue à sa très riche carrière dans les années septante au moment où Wolfgang Sawallisch guide, pour dix ans, les destinées de l'Orchestre fondé par Ansermet en 1918.
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LES SILLONS DE GUGOLZ
Le portrait de Robert Gugolz ne serait pas tout à fait complet si l'on n'évoquait ses enregistrements. Outre d'excellents «Contrastes» de Bartok ou Quintette de Brahms (Erato, non réédité en CD), son disque le plus fameux reste sans doute l'enregistrement en 1964 de la «Rhapsodie pour clarinette» de Debussy (CD Decca): Il a été désigné récemment par «Le Monde de la musique» comme l'enregistrement de référence de cette oeuvre, le magazine français le qualifiant de «miracle de légèreté et de verve». Une appréciation que Robert Gugolz juge avec son humour coutumier: «Je ne sais pas si c'est grâce à Debussy, à Ansermet ou à moi-même!» MPz