PROPOS RECUEILLIS PAR SIMON PETITE
DOCUMENTAIRE - Quatre ans après l'assassinat du journaliste Jean Dominique, les coupables courent toujours. Alors que sort le film «L'Agronome», rencontre avec la veuve du Haïtien.
Lui était exalté, elle plus calme. Les deux journalistes de Radio Haïti Inter partageaient le même espoir d'un autre Haïti. Jean Dominique a été assassiné le 3 avril 2000. Selon toute vraisemblance, le meurtre a été commandité par le parti Lavalas de l'ex-président Aristide. Veuve de Jean Dominique, Michèle Montas était de passage à Genève à l'invitation de la section suisse de Reporters sans frontière. Au moment de la sortie du film L'Agronome, qui relate le combat de son mari, elle analyse les derniers soubresauts qui ont agité Haïti.
Le Courrier: Où en est l'enquête sur l'assassinat de votre mari?
Michèle Montas: La chute d'Aristide, le 31 mars dernier, a permis l'arrestation du premier suspect qui ne soit pas seulement un homme de main. La pression pour que justice soit faite est énorme. Le cas de Jean Dominique est emblématique de toute une série d'assassinats politiques non-résolus. L'ONU a dénoncé un «Etat d'impunité» en Haïti.
»La situation s'est encore aggravée, puisque les rebelles entrés par la frontière dominicaine comptent de nombreux repris de justice dans leurs rangs. Occupant la majeure partie du territoire haïtien, ils estiment qu'ils ont leur mot à dire dans le jeu politique.
Comment avez-vous réagi au départ d'Aristide sous la contrainte de la France et des Etats-Unis?
– Cela devait arriver. Surtout à cause de l'utilisation par le régime des chimères pour ses basses oeuvres et le fait que le pouvoir d'Aristide reposait chaque jour davantage sur sa personne et non sur une plate-forme et un projet comme c'était le cas en 1990. Bien sûr, le président a été fortement «encouragé» à partir et les rebelles ne sont pas apparus à Cap Haïtien par enchantement.
C'est-à-dire?
– Les rebelles ont été entraînés par l'armée dominicaine et certains de leurs armements étaient d'origine américaine. J'ai souvent dit que cela serait navrant qu'un chef d'Etat constitutionnellement élu soit contraint à l'exil. Mais, dans les semaines avant ce départ, le niveau de violence était tel que la vie des Haïtien était devenue impossible. Vous savez, nous sommes dans les choix du pire, pas du meilleur.
»Jean se serait résolu à cette issue, tout comme il l'aurait prévue. Il a été le premier, au micro de Radio Haïti Inter, à évoquer de la corruption gangrenant le régime d'Aristide.
Quelles sont les revendications des rebelles de Guy Philippe?
– Ils réclament la reconstitution de l'armée. Pour le reste, on n'en sait encore rien. La plus grande partie du territoire haïtien est aujourd'hui vacant. Il n'y a plus que 2000 policiers pour une population de 8 millions d'habitants. Et les policiers ne sont pas admis dans les zones contrôlés par les rebelles. Ces derniers doivent-ils être intégrés dans la police ou dans armée reconstituée? N'oublions pas que la dissolution de l'armée par Aristide était une décision populaire.
Mais cette mesure aura finalement précipité la fin du président...
– Certainement, mais le mérite de la chute d'Aristide revient à Aristide lui-même. Les exactions des chimères ont grossi les rangs des mécontents. Les gens n'ont pas réagi au départ de leur président. Cela ne veut pas dire que l'opposition est aujourd'hui plus crédible qu'il y a quelques mois. Ce qui a fait la différence c'est que la société civile, à commencer par les étudiants, se soient joints à cette opposition politique déclarée.
Qui peut incarner l'espoir de changements en Haïti? La convergence démocratique qui réunit les partis d'opposition?
– Certains acteurs de la Convergence démocratique ont soutenu la lutte contre la corruption, pour la justice et la participation populaire, combat qu'avait incarné Aristide à ses débuts. Mais la Convergence démocratique est un rassemblement d'acteurs qui n'ont rien à voir les uns avec les autres, allant des partis duvaliéristes jusqu'à l'extrême gauche. Leur seule revendication commune était le départ d'Aristide. Ceci étant fait, la Convergence démocratique risque bien d'imploser. Qui va reprendre le flambeau? La question n'est peut être pas «qui». J'espère que la récente crise nous a appris que nous ne nous pouvons nous en remettre à un leader providentiel.
Haïti est la première république noire de l'Histoire, pourtant, deux siècles plus tard, l'île est le pays le plus pauvre de l'hémisphère américain. Y a-t-il une malédiction?
– Non je ne crois pas. C'est parce que Haïti a été la première république noire que nous avons nagé à contre-courant pendant un siècle. Les puissances coloniales, France en tête, nous ont ostracisés. Elles ont fait payer à Haïti son soutien à la cause de Simon Bolivar. Les Etats-Unis, qui venaient d'accéder à l'indépendance, ont fait de même. Les Etats du Sud dépendant de l'esclavage ne pouvaient tolérer une nation d'esclaves libérés. Dans cette engrenage historique, impossible de ne pas mentionner les années Duvalier. En République dominicaine, qui n'était à l'époque pas plus riche que nous, le dictateur Trujillo a laissé des institutions, des routes...
»Beaucoup de fautes ont été commises par les dirigeants haïtiens, systématiquement, mais aussi par ceux qui ont voulu nous aider. En 1994, l'ONU avait pour mission de désarmer, cela n'a jamais été fait. Le renforcement des institutions n'a pas donné plus de résultats. Je parlerais de négligence criminelle de la communauté internationale. On se fatigue très vite d'Haïti. L'île n'a rien à offrir, pas de pétrole, seulement une population qui fuit périodiquement chez ses voisins.