MANUEL GRANDJEAN
Joe Ryan est «interrogateur» à la prison d'Abou Ghraïb. Il travaille pour une société privée, CACI international Inc. Pour garder le contact avec les siens, il a eu l'idée de publier son journal sur Internet...
CACI International Inc. est une société de sécurité basée à Arlington (Etat de Virginie), cotée en bourse, en pleine expansion et pleine d'avenir. Du moins jusqu'à ce que l'affaire des sévices perpétrés par les Américains contre les détenus irakiens éclate. En effet, le récent rapport du général Antonio Tabuga met directement en cause deux employés de cette entreprise: Stephen Stephanowicz et John Israel. Avec deux officiers du corps de renseignement militaire, ces deux civils étaient responsables du centre d'interrogatoire. Joe Ryan, originaire du Minnesota, appartient aussi à la trentaine d'employés de CACI actifs à Abou Ghraïb. Mais le civil Ryan avait le blues du pays. Il a donc eu l'idée de publier il y a trois mois son journal intime sur Internet –un «blogue» dans le jargon du Web. Dès le déclenchement de la polémique, les pages de Joe Ryan ont disparu du site qui les hébergeait, celui de la radio KSTP-AM à St Paul, Minnesota. Mais certains moteurs de recherche sur Internet ont une particularité intéressante: ils gardent quelques temps la traces de pages effacées. Nous avons donc pu mettre la main sur les textes qui concernent le mois dernier. Extraits choisis et traduits de la vie quotidienne d'un tortionnaire dans la plus célèbre prison d'Irak.
11 AVRIL: DUR MAIS JUSTE
«Les poches de résistance sont assez intenses, mais on s'en occupe. Je suis optimiste: cela ne devrait pas durer plus d'une semaine ou deux. Je sais que l'une des choses que l'on raconte chez nous est à quel point cette mission est éprouvante pour les soldats: services actifs et de réserve, gardes. Il faut se souvenir qu'il y a dix ans nous avions beaucoup plus d'effectifs, mais le gouvernement précédent avait fait de l'amaigrissement de l'armée une priorité. Nous en payons le prix maintenant. Oui, c'est éprouvant, mais la très large majorité de nos forces approuvent notre présence et savent que ce que nous faisons est juste.»
12 AVRIL: FEU D'ARTIFICE
«Nous avons essuyé quelques tirs ce soir. Mais comme ces tireurs ne sont pas bons en math, ils n'ont pas imaginé que leurs balles ne pourraient traverser un mur de 18 pieds. C'était assez génial de voir les balles traçantes rouge jusqu'à 100 pieds dans le ciel. Comme un 4 juillet en avance.
»Le travail s'est vraiment bien déroulé ces deux dernières semaines. Ce soir, c'est la première fois que je n'obtiens pas d'information notable d'une «source». Le bon côté des choses est que la nuit vient plus tôt.»
13 AVRIL: WILD BILL L'EXPERT
«Wild (sauvage, ndlr) Bill Amstrong est l'un de nos interrogateurs. Lui et moi appartenons à la section «Force Protection». Bill est marié, il a cinq gosses, c'est un chrétien, un père et un mari dévot. Il est arrivé ici deux semaines avant moi. Bill connaît les méthodes d'interrogation mieux que quiconque ici.»
15 AVRIL: VITE A TABLE
«Quelle longue journée aujourd'hui! Je n'ai pu quitter ma cellule de prison qu'à 4h30 du matin. J'avais du boulot avec un nouveau détenu que nous venions de recevoir d'Ar Ramadi, une ville juste à l'Est de Falloujah. Ce type a mon âge et a fait dans le passé de la contrebande entre la Syrie et l'Irak. Cela n'a pas vraiment pris beaucoup de temps pour le faire parler. Le problème résidait plutôt dans la masse d'informations qu'il détenait.
»Berryl Jackson est l'une des trois femmes que nous avons ici. Elle a été officier dans l'armée. Notre monde est petit: elle a été mon instructrice pour la conduite des interrogatoires lorsque j'étais à l'école, il y a treize ans. Elle est originaire du Costa Rica et a un caractère bien trempé. Elle oublie parfois qu'elle n'est plus à l'armée et n'a pas la charge des soldats avec lesquels elle travaille, mais elle est un sacré puits de science en technique d'interrogation!»
16 AVRIL: LA LAIDEUR EN IRAK
«Aujourd'hui, il a plu de la boue. Cet endroit peut-il être plus déplaisant! Certains ont peut-être vu sur Internet des images des araignées-chameaux, nous en avons un couple ici, et c'est vraiment la chose la plus laide que j'aie vue.
»Cette nuit, j'ai de nouveau «travaillé» le type d'Ar Ramadi. Je suis rentré à 3h du matin après avoir écrit mon rapport et mis en relation ses infos avec celles des autres de son groupe. C'était génial, parce que mon type savait où et par qui les faux papiers sont fabriqués et il connaissait également la vraie identité et l'origine des autres détenus capturés avec lui. Ce n'est pas facile pour les autres types de mentir si je sais déjà tout. Mais ils essayent.»
17 AVRIL: MANQUE DE SOMMEIL
«J'aurais bien tué Scott Norman et Meyer Gilbert ce matin. Nous allons à l'entraînement ensemble. Aujourd'hui, après les deux longues nuits que j'ai eues d'affilée, j'avais décidé de sauter la séance. Mais ils ont martelé à ma porte jusqu'à ce que j'ouvre. Je paie le prix du manque de sommeil.
»Mon «ami» contrebandier continue de parler. Je l'ai surnommé Han Solo, car il est un contrebandier extraordinaire. Il m'a livré des informations sur le réseau entier: comment les combattants étrangers entrent en Irak; qui les paye; comment ils communiquent; comment ils obtiennent leurs armes; et comment ils se déplacent vers les lieux ciblés.»
18 AVRIL: UN GROS BATON
«Aujourd'hui a été une dure journée de combat dans plusieurs endroits. Au sud, les milices de Sadr ont lancé une offensive qui a été repoussée. Sur la frontière syrienne, les Marines ont essuyé des tirs de combattants étrangers. Je sais, cela fait les grands titres des médias! Mais ce ne sont que deux endroits dans un pays de la taille de la Californie et avec une population de 25 millions de personnes. Pensez à ça quand vous regardez les nouvelles. Combien de personnes manifestent chaque jour aux Etats-Unis? Combien de meurtres sont commis chaque jour en Amérique?
»Faites attention à ce qui va se passer ici ces prochains jours. Il va y avoir des changements et on va certainement montrer notre «gros bâton».»
19 AVRIL: MAD MAX
«Nous avons dû faire un saut au camp Victory. Depuis que nous sommes bien avec les types de l'unité LRS (Long Range Security, ndlr), ils nous prêtent un véhicule Hummer blindé pour faire le trajet. Les Marines qui nous servent d'escorte nous taquinent parce que nous avons un réseau efficace qui nous permet d'être mieux armés. La course et le retour se sont heureusement bien déroulés. (...) La route ressemblait à une scène du film Mad Max. Il y avait six camions-citernes incendiés sur les bas-côtés.»
20 AVRIL: BOURREAU DE TRAVAIL
«Nous avons essuyé neuf tirs de mortiers aujourd'hui... alors que j'étais sous la douche. Pas vraiment la meilleure place! (...) Cinq tirs ont touchés Ganci, l'un de nos deux camps de prisonniers. Un premier bilan fait état de 21 morts, 31 blessés dans un état critique et 60 autres légèrement atteints. Aucun Américain n'a été tué ou blessé.
»Nous travaillons vite et avec acharnement, mais, depuis que je suis ici, nous n'avons jamais été aussi productifs que maintenant. Quelques renseignements commencent vraiment à se recouper et peuvent faire tourner les événements à notre avantage, au moins à l'Ouest et au Nord de Bagdad.
»Christine Chaney est une autres des trois femmes de la société CACI présente ici. Elle a quitté l'armée l'automne dernier (...). Elle était aussi en Afghanistan l'an dernier: non seulement elle parle couramment le persan et le pashtou, mais elle est aussi une interrogatrice expérimentée.
22 AVRIL: LA CIVILISATION
«On peut appeler notre présence ici comme on veut, mais le nom «force de libération» est uniquement politique. Aux yeux des Irakiens, nous sommes une «force d'occupation» et vous ne pouvez pas leur faire entendre autre chose, car ils ne sont pas rompu au jeu politique comme les Américains. Mais il n'y a pas de mal à être une force d'occupation, c'est ce que nous étions en Allemagne ou au Japon. Aussi longtemps que nous pourrons faire progresser la reconstruction des infrastructures, comme les centrales électriques, nous règnerons. Je sais que cela peut paraître bizarre comme objectif, mais imaginez votre vie sans électricité ou sans toilettes avec chasse d'eau.
»La semaine de travail a été longue et j'ai congé demain. Scott Norman et moi avons rassemblé les résultats des interrogatoires de nos récents «invités». Scott a pu faire d'importantes associations de renseignements et j'ai compulsé dans un livret toutes les données dont nous disposons sur le groupe dont nous nous occupons. Les Marines l'ont apprécié et notre matière a représenté 90% de leur présentation au commandement général, hier. C'est un sentiment merveilleux que d'être capable de fournir des données qui aident les troupes sur le terrain.»
24 AVRIL: TOUT «FAIRE SORTIR»
«Le travail continue à prendre brutalement du temps. Je ne suis rentré qu'à 6h du matin et j'ai recommencé à 13h. Demain, nous avons une visite du Conseil de gouvernement irakien, parce que quelqu'un leur a dit que nous avions des détenus syriens capturés en Irak.
»Nous faisons tout ce que nous pouvons pour tout «faire sortir» de ces types, parce que nous savons que Falloujah va bientôt connaître une nouvelle ébullition et nous savons que c'est le fait des combattants étrangers qui sont entrés dans la ville.»
25 AVRIL: GOLF SUR LE TOIT
«Six d'entre nous ont dû venir tôt ce matin pour mener de longs interrogatoires. (...) Le Conseil irakien est venu voir les détenus étrangers dans nos cabines à travers les miroirs. Ils voulaient leur parler et les filmer pour donner les images aux médias internationaux. Mais nous avons refusé, histoire de ne pas interrompre les interrogatoires. Ils ont été plus patients que nous pensions et ont essayé de nous attendre dehors. Cinq heures et demie dans une cabine c'est long, mais nous avons finalement survécu!
»J'ai obtenu le reste de la journée libre. Nous avons passé une soirée agréable à jouer au golf sur le toit. Scott Norman, Jeff Mouton, Steve Hattabaugh, Steve Stefanowicz et moi avons tour à tour essayé d'envoyer des balles sur la route par dessus le mur arrière. (...) Nous faisons ce que nous pouvons pour nous amuser ici.»
26 AVRIL: SWEET HOME
«Il y a des échanges de tirs intenses aujourd'hui à Falloujah et ça ne peut que croître. Les combattants et les imams ont maintenant réalisé que si des tirs partent d'une mosquée, nous l'aplatissons.
»J'ai travaillé jusqu'à 3h30, parce que nous avons mis la main sur des renseignements qui pouvaient directement aider les Marines à Falloujah. J'ai mené cette affaire avec trois autres «tiger team» (un «tiger team» consiste en un interrogateur et un analyste de renseignements). Les Marines voulaient frapper l'une des maisons que j'avais indiquée, mais demandaient plus d'informations. Je suis retourné voir le type qui m'avait donné le renseignement initial et il m'a indiqué le lieu sur une carte.
»J'attends avec impatience mon premier long congé. Je quitterai la prison le 10 mai dans le but de prendre un vol au Koweït le 14 mai. Je me réjouis de passer douze jours à la maison et de voir mon fils, ma merveilleuse femme et mon nouveau-né.»
Traduction Manuel Grandjean
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Torture mal cotée en bourse
«Ever vigilant», telle est la devise de CACI International Inc. Mais cette fois-ci, cette société qui se fait fort d’apporter une «technologie de soutien à l’Amérique du futur», a manqué de vigilance. L’implication très probable de son personnel dans l’affaire des prisonniers humiliés et torturés en Irak pourraient lui coûter cher. Selon le Wall Street Journal d’avant hier, la valeur des actions CACI en bourse a chuté de 48 dollars à 41,19 dollars depuis la diffusion des photos de sévices à la prison d’Abou Ghraïb. Lourde sanction, alors que l’interrogation des prisonniers ne représente que 1% des revenus de CACI. Mais la société risque encore plus gros: selon les lois américaines, si le Pentagone ou l’une des branches de l’armée suspend son activité, CACI ne pourra plus obtenir aucun contrat du Gouvernement. Lequel est quasiment son seul client.
MGN