CHARLES PHILIPONA
Il y a cinquante ans, le 29 mars 1954, s'ouvre à Lausanne un étrange procès: le professeur de grec André Bonnard, traducteur réputé de Sophocle, est accusé d'espionnage politique. C'est le temps de la guerre froide et de la «chasse aux sorcières».
L'affaire commence le 30 juin 1952, sur fond de guerre de Corée: en route pour Berlin-Est, où il doit assister à une réunion du Conseil mondial de la paix, le professeur de grec André Bonnard est appréhendé en gare de Zurich par deux agents de la police fédérale. Ceux-ci l'interrogent longuement sur les raisons de son déplacement en Allemagne de l'Est, fouillent sa serviette et saisissent ses documents avant de le relâcher. Quinze jours plus tard, un communiqué du Conseil fédéral informe qu'André Bonnard est inculpé de «service de renseignements politiques pratiqué dans l'intérêt d'une organisation de l'étranger et au préjudice de la Suisse», en vertu de l'article 272 du Code pénal suisse. On lui reproche aussi de chercher à «nuire à la réputation du CICR et à le discréditer aux yeux du monde entier».
C'est le début d'une campagne de presse contre le professeur, «agent d'exécution de la propagande soviétique», et contre le Mouvement des partisans de la paix, «instrument de la dictature communiste». «Je ne sais si dans son ardeur à éviter une enquête impartiale et objective sur la prétendue guerre bactériologique, il s'est rendu coupable d'un crime, écrit Pierre Béguin dans La Gazette de Lausanne... Mais je sais que M. Bonnard a commis une vilenie et qu'il a perdu dès maintenant toute autorité morale.» Même Le Peuple, journal socialiste, prend ses distances: «Même si la bonne foi de M. Bonnard et celle de bien des communistes est hors de doute, nous savons trop qu'elle est exploitée par l'URSS.»
LE CICR PAS IMPARTIAL?
Quel est donc le crime du professeur Bonnard? Il a envoyé à Frédéric Joliot-Curie, président du Conseil mondial de la paix, des renseignements sur les membres du CICR, rassemblés en consultant des ouvrages publics comme le Manuel de Croix-Rouge ou le Manuel des Bourses suisses. La guerre de Corée, paroxysme de la guerre froide, s'éternise. En février 1952, une série d'étranges épidémies s'abat sur la province chinoise du Liaoning, proche de la frontière coréenne. La Chine et la Corée du Nord accusent les Etats-Unis d'utiliser des armes bactériologiques. Ceux-ci le nient formellement et proposent qu'une enquête soit menée sur place par le CICR. Ce que refusent Nord-Coréens et Chinois, tandis que l'URSS lance une campagne contre le CICR, «instrument au service des Américains». C'est pourquoi, en mai 1952, Joliot-Curie demande à André Bonnard la liste des personnalités suisses constituant le CICR, ainsi que leurs liens avec le monde du commerce et de l'industrie. Il aimerait trouver des indications sur les ressources de la Croix-Rouge, surtout celles «qui proviennent du monde anglo-saxon». Il s'agit donc clairement, pour le Conseil mondial de la paix, de prouver à l'opinion publique que le CICR n'est pas impartial.
UN HUMANISTE ENGAGÉ
Dès les années trente, André Bonnard avait puisé dans sa foi protestante les convictions qui l'ont fait s'engager contre le fascisme et le nazisme. Chez les grands classiques grecs, comme le Prométhée d'Eschyle et surtout Antigone de Sophocle, il découvre une apologie de la révolte et de l'engagement. En 1937, il adhère aux «Amis de l'Espagne républicaine». Dans un très beau texte publié à la fin de la guerre, Neutralité ou fraternité, il encourage ses compatriotes, qui ont été «les embusqués de l'Europe», à faire don de leur neutralité pour «participer enfin au commun destin de l'Europe»: «Qui affranchira la Suisse de sa peur de vivre, de sa fuite dans la neutralité, de l'image infatuée qu'elle se fait de sa personne?» Il suscite plus que de la méfiance dans la bonne société lausannoise quand il fait une conférence, en décembre 1947, sur «l'humanisme soviétique». C'est l'époque où l'Europe se divise en deux blocs antagonistes, à la suite du plan Marshall et de son refus par l'URSS et les pays que l'on commence à appeler «satellites». Sans être membre du Parti du travail, Bonnard est un «compagnon de route» fort utile pour le mouvement communiste – et utilisé par lui – et c'est logiquement qu'il devient président du Mouvement suisse des partisans de la paix.
Brusquement, en été 1952, il découvre qu'il est surveillé par la police politique depuis plus de dix ans, son téléphone sur écoute, son courrier décacheté. Mais dès son inculpation, un mouvement de soutien se développe, un bulletin d'information fait connaître les messages qu'il reçoit d'écrivains comme Claude Roy ou Paul Eluard. Pour Merleau-Ponty, il s'agit d'un «nouvel épisode de la lutte du pouvoir contre l'esprit... Créon a pu faire périr Antigone, mais c'est elle qui a vaincu». Le soutien est massif dans les semaines avant le procès: à Lausanne, Genève, La Chaux-de-Fonds, des meetings dénoncent une «chasse aux sorcières» helvétique. Un exemple parmi tant d'autres: Jean-Louis Cornuz, de l'Université de Lausanne, révèle que les professeurs qui ont offert un repas à leurs collègues soviétiques de passage en Suisse ont reçu la visite de la police fédérale, venue s'informer de ce qui s'était dit! Des papillons sont collés sur les murs, plus de 80 000 tracts du Mouvement de la paix sont distribués en Suisse romande. Le procureur reprochera à l'accusé, dans son réquisitoire, «l'effroyable campagne» déclenchée par ses amis.
SERVIR LA PAIX
C'est donc devant une salle comble que s'ouvre le procès au Tribunal fédéral, lundi 29 mars 1954. André Bonnard comparaît avec deux coaccusés, Charles Affolter et Fanny Grether, qui l'avaient aidé deux ans plus tôt à constituer le dossier incriminé. «Non, je ne suis pas un espion. Servir la paix, ce n'est pas servir l'étranger», déclare le professeur. L'acte d'accusation lui reproche d'avoir décrit le CICR comme «un instrument de la politique suisse de guerre», regroupant «les représentants les plus autorisés de la clique des banquiers et financiers qui dirigent la Suisse». Le président Max Huber «a fait du CICR un instrument du grand capital international, et on lui a reproché de s'enrichir dans des industries de guerre telles que l'Aluminium Industrie et la Maschinenfabrik Oerlikon».
On le voit, le distingué professeur de grec ne faisait pas dans la nuance. Ce qui laisse un sentiment accablant au jeune chroniqueur du Journal de Genève, Olivier Reverdin, qui reproche à son aîné «un manque total de sens critique» et ajoute: «A côté de beaucoup de sottise et d'inconscience, il y a une large part de malveillance et de haine. La passion politique peut dévoyer un homme né droit, honnête, ami de la vérité... Elle peut l'entraîner à commettre les actes les plus détestables, et lui faire perdre tout sens de la mesure. Tristesse, amère tristesse.» Pour les lecteurs du Journal, qui ne relate pratiquement pas les propos de l'accusé, la cause est entendue: le vieux professeur s'est fait manipuler par les communistes.
Il faut lire La Voix ouvrière pour entendre André Bonnard: celui-ci revendique sa participation active au Mouvement mondial de la paix, où l'on ne dit pas Si vis pacem, para bellum, mais bien Si vis pacem, para pacem. Sur Max Huber: «La guerre faisait monter les actions de l'Aluminium de M. Max Huber, et le CICR de M. Max Huber pansait les plaies de la guerre.» Il avait été choqué de voir M. Carl J. Burckhardt, membre éminent du CICR et ex-haut commissaire à Dantzig, félicité par Goebbels en première page du journal Das Reich.
La Cour a récusé la plupart des témoins, mais il en reste de prestigieux, comme Emmanuel d'Astier de la Vigerie, chef de la résistance et ancien ministre français, qui déclare: «Je souhaite que cette terre de liberté ne soit pas touchée par le souffle du maccarthysme, qu'elle ne soit pas profanée par le délit d'opinion.» Dans un long réquisitoire, le procureur Corbaz réclame trois mois de prison ferme. L'accusé prend une dernière fois la parole: «J'ai tenté de vivre l'humanisme que je défends... On essaie de séparer en moi le familier d'Antigone et le partisan de la paix», et il précise sa position politique: «Je ne suis pas un communiste... Je suis resté à l'écart du parti de par ma nature. Je reste à l'égard du communisme à l'état d'interrogation, c'est pour moi une incitation à chercher un équilibre nouveau.»
UNTRIOD'IDÉALISTES
Le dossier de l'accusation est si mince que tout le monde croit à l'acquittement. Finalement, André Bonnard est reconnu coupable et condamné à quinze jours de prison avec sursis. Charles Affolter écope de huit jours avec sursis, Fanny Grether est acquittée. «La montagne a accouché d'une souris, estime LaFeuille d'Avis de Neuchâtel, il était inutile de mener tout ce tapage» pour aboutir à cela. Olivier Reverdin, dans le Journal de Genève, juge l'affaire rocambolesque, marquée par l'amateurisme et la naïveté de part et d'autre. Il éprouve un malaise indéniable à la pensée que l'article 272, qui vise des espions à gages, «allait être appliqué à un trio d'idéalistes, dont les agissements sont sans doute détestables, mais dont les mobiles sont purs, désintéressés». La Voix ouvrière, quant à elle, voit «dans ces peines dérisoires une victoire de la résistance au maccarthysme en Suisse», Deux jours plus tard, sous le titre «Exigeons sans délai l'interdiction des armes de destruction massives», la VO expose trois résolutions du Conseil mondial de la paix, suite à l'explosion début mars, près de l'atoll de Bikini, d'une bombe H américaine (600 fois plus puissante que la bombe d'Hiroshima) qui avait contaminé des pêcheurs japonais.
La clémence du tribunal s'explique aussi par le dégel qui intervient dans l'atmosphère internationale: la guerre de Corée est terminée, les attaques contre le CICR se sont tues, le Mouvement de la paix est en sommeil. Même aux Etats-Unis, le sénateur McCarthy voit son étoile décliner depuis qu'il s'est cru assez puissant pour accuser de communisme les officiers supérieurs de l'armée. Ce qui ne signifie pas, et de loin, la fin de l'anticommunisme, puisque le Sénat votera en août l'interdiction du Parti communiste aux USA. En Suisse, le procès Bonnard a révélé les méthodes illégales et souvent ridicules de la police politique, qui n'en continuera pas moins d'accumuler, sur des centaines de milliers de fiches, des millions de renseignements dérisoires.
Quant à André Bonnard, il demeure marqué: certains de ses amis ne le saluent plus, l'Université refusera de le nommer professeur honoraire. Il restera fidèle à son engagement pour la paix et continuera son travail sur la Civilisation grecque, dont le troisième tome paraît peu avant sa mort en 1959.
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LES DEUX CASQUETTES DE MONSIEUR HUBER
Max Huber, professeur de droit public à l'Université de Zurich pendant vint ans, préside la Cour de justice internationale de la Haye puis, dès 1928, le CICR, dont il tente de préserver l'impartialité «apolitique» face aux régimes allemand et italien, qui prennent en main leurs sociétés nationales de la Croix-Rouge. Ce qui suppose bien des concessions, puisqu'il est impossible, selon lui, «d'imposer à une Croix-Rouge un système qui va à l'encontre des principes politiques et sociaux de son pays»1 (il s'agissait, en 1937, de l'exclusion des Juifs de la Croix-Rouge allemande).
Parallèlement, Max Huber préside le conseil d'administration de l'Aluminium-Industrie AG (AIAG), qui deviendra Alusuisse. En 1942, il écrit dans une préface au recueil jubilaire de l'AIAG: «Il va de soi qu'une entreprise qui déploie son activité dans un pays dont l'Etat l'accepte et lui accorde la protection de son droit doit être loyale envers lui et s'y insérer sans réticence». «Un texte ambigu, comme l'était la personnalité de son auteur», commente la rapport final de la Commission internationale d'experts suisse, qui ajoute: «Banal en temps normal, cet appel résonne étrangement dans le contexte où il fut prononcé»2.
L'AIAG, qui possède de nombreuses filiales en Allemagne et en Autriche, réalise dès 1938 entre 10 et 12% de la production allemande d'aluminium, jusqu'à 14% en 1944. Elle fait partie de ces entreprises (BBC, Lonza, G. Fischer) qui sont très vite intégrées par le Troisième Reich dans les programmes d'équipement pour la guerre et qui, pour échapper aux listes noires établies par les Alliés, «laissent en apparence aux filiales la responsabilité de leur conduite». Cela, le président du conseil d'administration ne pouvait pas l'ignorer. Comme il était censé savoir que les usines d'aluminium de Rheinfelden et de Singen, dès 1940, utilisent des prisonniers de guerre. On évalue à 2000 les travailleurs étrangers de ces deux usines en juillet 1944. Combien sont des prisonniers de guerre? Impossible de l'affirmer dans l'état actuel des recherches. Mais l'AIAG est informée en décembre 1943 que «le personnel de l'usine de Rheinfelden est formé pour une large part de prisonniers de guerre, de travailleurs étrangers et d'ouvrières». CPh
Note : 1Gérard CHAUVY, La Croix-Rouge dans la guerre, Flammarion, 2000, p.65.
2La Suisse, le national-socialisme et la Seconde Guerre mondiale, rapport final de la C.I.E., Zurich, 2002, p.285 et 297-302.
Anne-Françoise PRAZ, Scooters, spoutniks et prospérité. La Suisse de 1950 à 1959, dans la collection «Mémoire du siècle», dirigée par André Eiselé, 1996.
La guerre froide en Suisse, «Les cahiers de l'Histoire», supplément de L'Hebdo, décembre 1985.