MARCO D'ERAMO, IL MANIFESTO
Le président Bush se plaît à se présenter comme un patriote. Mais l'un de ses plus actifs pourfendeurs, Michael Moore, affirme que «W» est un déserteur. Et, dans la foulée, les démocrates découvrent aussi, presque par hasard, que le commandant suprême des forces armées étasuniennes était «absent» du Vietnam. Il se réfugiait dans une base que son père lui avait trouvée pour éviter qu'il aille au front. Comme lui, les figures de premier plan du front néoconservateurs ont fui leurs responsabilités face à la guerre.
Pour l'heure, il n'y a que Michael Moore qui ose affirmer haut et fort que George W. Bush a été «un déserteur» durant la guerre au Vietnam. Mais, depuis quelques jours, les démocrates modérés semblent être tentés d'utiliser le même épithète pour qualifier le président des Etats-Unis. La semaine dernière, le coordinateur du Comité national des démocrates, Terry McAuliffe, a déclaré par exemple qu'à l'époque de la guerre, M. Bush était un «absent injustifié». C'est la définition que l'on attribue à une recrue qui ne réintègre pas son poste après avoir bénéficié d'une licence. Après trente jours, le soldat absent devient officiellement un «déserteur».
Depuis cette déclaration, la polémique ne cesse de faire rage. Le porte-parole en charge pour la campagne électorale du président, Terry Holt, a qualifié les accusations de ses adversaires d'«injurieuses» et d'«infondées». Et il a accusé M. McAuliffe de «perpétuer une thèse totalement fausse». Pour sa part, l'attaché de presse de la Maison Blanche, Scott McClellan, a affirmé dans une émission télévisée: «Cette affaire a été ressuscitée il y a quatre ans. C'est une honte qu'elle soit de nouveau déterrée aujourd'hui.»
MILICE D'ETAT OU LE VIETNAM
Une telle indignation montre que les accusations contre le président ont touché une corde très sensible. Car tant M. McAuliffe que M. Moore font allusion à la jeunesse «turbulente» de George W. Bush. Et la presse n'a pas manqué de suivre le mouvement. Le Washington Post a écrit à ce sujet: «Des doutes sur le service militaire de Bush ont été soulevés lors de la campagne présidentielle de 2000, quand il s'est opposé à Al Gore, un vétéran du Vietnam. Un examen de la documentation militaire montre que M. Bush a bénéficié d'un traitement préférentiel en qualité de fils d'un député des Etats-Unis», en l'occurrence George Bush senior, nommé par la suite à la tête de la CIA, avant de devenir le vice-président de Ronald Reagan puis président des Etats-Unis de 1989 à 1993.
A l'époque du Vietnam, aux Etats-Unis, le service militaire était obligatoire. Il y avait certes une alternative: prêter service dans la Garde nationale. Mais cette option était réservée à très peu de monde. Il faut savoir à cet effet qu'aux USA, chaque Etat dispose de sa milice. Le commandant en chef en est le gouverneur. En cas de guerre, les milices étatiques passent cependant sous les ordres du commandement fédéral. Mais durant le conflit contre le Vietnam, les Gardes nationales ne furent pas intégrées dans l'armée, car la guerre n'avait pas été formellement déclarée.
TESTS ATTITUDINAUX FAIBLES
Ainsi, deux semaines avant l'obtention de sa licence universitaire brève (graduation) à Yale, en 1968, le jeune Bush s'en alla à Houston pour être admis dans une unité aéronautique de la Garde nationale texane. Il y avait une très longue liste d'attente mais – surprise – son nom a été propulsé en tête du classement. «C'était une période durant laquelle, écrit le Washington Post, le service auprès de la Garde nationale était très convoité. Souvent, cette ambition était associé à l'effort que certains produisaient pour éviter d'aller au Vietnam. M. Bush y a été accepté. Et il a été sélectionné pour exécuter l'entraînement destiné aux pilotes après avoir réussi seulement 25% des tests attitudinaux, ce qui correspond au seuil minimal acceptable». Mais au lendemain de son intégration dans la Garde, écrit pour sa part le quotidien Los Angeles Times, en 1968, le jeune George W. «est allé en Floride pour collaborer à la campagne électorale d'un ami du clan Bush».
Après ces débuts pour le moins contradictoires, les questions les plus sérieuses sur l'actuel président concernent la période qui débute en mai 1972, c'est-à-dire à partir de sa sixième année d'enrôlement. C'est à ce moment que M. Bush demanda en effet à être assigné à une unité de l'Alabama pour avoir la possibilité de collaborer à la campagne électorale d'un autre ami de sa famille, Winton M. «Red» Blount (qui n'a finalement pas été élu). Durant son séjour dans cet Etat, le jeune George reçut une lettre de la Garde qui le déclarait inapte à occuper un poste dans l'escadrille aérienne de la Réserve nationale.
«CONGÉ HONORABLE»
C'était le mois d'août 1972. Selon la missive, M. Bush a été officiellement écarté parce qu'il avait omis de compléter ses examens médicaux. Un mois plus tard, il demanda à être affecté à une autre unité et, cette fois-ci, sa requête a été acceptée. Il resta donc en Alabama jusqu'en novembre, mais durant cette période, il ne s'est présenté qu'une seule fois aux exercices de la troupe et aux gardes obligatoires qu'il devait accomplir, comme prévu dans le code militaire.
Mais ce n'est pas tout. Comme l'a montré, en 2000, une enquête du Boston Globe, il ne participa pas non plus aux activités militaires dans la base de Houston, à son retour de l'Alabama. Les officiers de la base aérienne d'Ellington ont écrit, en mai 1973, que George W. Bush ne pouvait obtenir son évaluation annuelle parce qu'il «n'avait pas été vu» entre avril et mai. Un autre responsable de la base affirma, dans un document officiel, que le rapport d'évaluation n'était pas disponible pour des «raisons administratives». Et les évaluations commencèrent à apparaître plus tard, après que Bush réussit à aligner les 36 jours de service et les 10 obligations militaires qui lui restaient.
En septembre, il requit un congé anticipé pour s'inscrire à l'Harvard Business School. Et, en octobre, il reçut ce qu'on appelle un «congé honorable», ce qui prouve, selon ses porte-parole, que les allégations proférées contre lui sont infondées. Selon ses adversaires, en revanche, ce congé spécial n'a été que le dernier acte de la couverture assurée au jeune Bush par son père.
LES RAISONS DE LA DISCORDE
Mais toute cette affaire ne va pas sans poser une autre série d'interrogations. En 2000, le fait que M. Bush ait trouvé refuge dans la Garde nationale, lors de la guerre du Vietnam, n'avait pas suscité de scandale. Aujourd'hui, c'est en revanche le cas. Et ce pour trois raisons principales. Premièrement, après le 11 septembre 2001, les républicains ont réussi à faire tomber les démocrates dans le «piège patriotique». Résultat, depuis cette date, dès que quelqu'un ose montrer qu'il n'est pas d'accord avec les agissements de l'administration, il est aussitôt montré du doigt comme étant un pilier du terrorisme international.
Deuxième raison: la guerre en Irak. Le nombre de soldats étasuniens tués ne fait qu'augmenter. Et il ne fait pas bon de montrer que celui qui les a envoyés en Irak, au risque de leur vie, avait esquivé par tous les moyens le conflit au Vietnam. Troisièmement, les deux candidats démocrates les plus en vue pour la nomination, le sénateur du Massachusetts, John Kerry, et l'ancien commandant suprême de l'OTAN, le général Wesley Clark, qui s'est retiré de la course à l'investiture, ont été, aux yeux des Etasuniens, de véritables héros de la guerre du Vietnam.
Dans ces conditions, il est clair que la vileté de l'actuel président est devenue à tous les niveaux un enjeu électoral. Et même si les candidats démocrates ont conduit jusqu'ici leur campagne avec doigté, il est hautement probable que leur parti n'hésitera pas à utiliser certains éléments sur la vie militaire de George W. Bush pour répondre aux attaques de leurs adversaires républicains. Car les ennemis de John Kerry ont laissé entendre qu'ils pourraient utiliser contre lui ses origines sociales (haute bourgeoisie) et régionales (le New England patricien). En une formule, les républicains pourraient commencer à dénigrer le candidat à travers le slogan «Kelly ressemble à un Français».
LES «FAUCONS CAPONS»
L'affaire de la désertion de M. Bush constitue alors une sorte d'avertissement aux républicains qui songeraient à entreprendre la voie des attaques personnelles. Voilà pour ce qui est du premier ballon d'essai d'une saison électorale qui s'annonce pour le moins tourmentée. Mais il y a quelque chose d'encore plus désagréable dans toute cette histoire. Vu sous un autre angle, le fait de déserter l'armée peut constituer une valeur positive pour ceux qui le revendiquent comme tel. L'ancien président Bill Clinton se réfugia en effet à Oxford pour ne pas aller en guerre. Car il était contre la guerre. Alors que le jeune Bush était, lui, un partisan convaincu du conflit armé.
Mais l'esquive pratiquée par celui-ci n'est pas un «choix de vie» isolé. Son frère Jeb, actuel gouverneur de la Floride, a aussi réussi à éviter le service militaire. Mais à y voir de plus près, ce choix ressemble étrangement à une sorte de stratégie collective suivie par presque tous les néoconservateurs qui ont mis la main sur l'administration étasunienne. En ce sens, on n'aura rarement vu un cas si éclatant de défection collective (lire ci-dessous). Et c'est cette réalité qui justifie la nouvelle appellation dont on affuble aujourd'hui les collaborateurs de George W. Bush: les faucons capons.
Note : Traduit et adapté par
FABIO LO VERSO