MANUEL GRANDJEAN
BLANCHIMENT - Le Ministère public de la Confédération enquête sur l'activité de Cedel Genève, une succursale liée à la chambre de compensation controversée Clearstream.
But enregistré au registre du commerce: «Investissement des liquidités excédentaires». Un libellé qui attire d'autant plus la suspicion qu'il concerne l'activité de la succursale genevoise de Cedel International, société qui chapeautait la chambre de compensation luxembourgeoise Clearstream: une «boîte noire» de la finance qui brasse chaque année quelque 50000 milliards d'euros. Depuis 2001, Clearstream est sous enquête au Grand Duché, suspectée de blanchiment d'argent sale. A l'époque, trois responsables de la société avaient été licenciés, dont le PDG André Lussi. Il y a quelques jours, on apprenait l'inculpation de l'ancien patron de Clearstream au Luxembourg. La crise a eu également un autre effet: le rachat de Cedel et Clearstream en juillet 2002 par Deutsche Börse.
UNE SUCCURSALE FANTÔME
La création de la filiale genevoise de Cedel remonte à août 2000. La société ne sera radiée du registre du commerce que le 13 juillet 2003, soit peu après le dépôt de la plainte. Autre fait curieux, le rapport d'activité 2002 de Deutsche Börse mentionne toutes les acquisitions du groupe, mais omet de citer l'existence de la succursale genevoise. Et, interrogé sur cette maison fille en avril 2003, Clearstream répond par l'entremise de son porte-parole Payam Rowhani que «Cedel international [...] n'a jamais eu de filiale genevoise.»
Des faits assez suspects pour qu'Ernest Backes –ancien employé de Cedel et coauteur avec le journaliste Denis Robert d'un livre accusant Clearstream– et André Strebel –expert en économie– dénoncent Cedel Genève au Ministère public de la Confédération.
«Nous avons effectivement ouvert une enquête pénale et envoyé une commission rogatoire au Luxembourg», confirme Andrea Sadecky, porte-parole du Ministère public. Nous n'en saurons pas plus de ce côté, la procédure étant toujours en cours.
DOCUMENT CONFIDENTIEL
Reste le contenu de la plainte elle-même. Selon le texte, le procureur luxembourgeois chargé de la lutte anti-blanchiment, Carlos Zeyen, aurait affirmé que l'enquête a pu démontrer le transfert injustifié par Cedel international de plusieurs millions d'euros vers l'île de Jersey, un paradis fiscal.
André Strebel avance, quant à lui, l'hypothèse suivante: «Lorsque les premières accusations de blanchiment ont été émises, au printemps 2000, les anciens dirigeants de Cedel/Clearstream se sont empressés de transférer ces fonds à Jersey, puis de les rapatrier vers la succursale genevoise de Cedel.» Il se trouve en effet que cette dernière était domiciliée au siège de la succursale d'une autre société, active à Jersey, Soditic Finance Limited (aujourd'hui liquidée). Au centre de l'accusation se trouve une personne, Edgar Baumann, qui cumulait alors les charges de directeur des deux succursales de Cedel et de Soditic. En outre, un document confidentiel en main de l'accusation, le rapport de management 2001 de Cedel international, mentionne la gestion par la banque Merrill Lynch, via Cedel Genève, d'un capital de 173 millions d'euros.
UN ACCUSÉ QUI S'IGNORE
Joint à son bureau chez Soditic SA, Edgar Baumann tombe des nues. Il ne sait rien de la procédure pénale. La plainte ne lui a pas été notifiée. Pourquoi? Aucun commentaire ne nous sera fait à ce sujet par la porte-parole du Ministère public.
Edgar Baumann s'explique: «J'étais le directeur et le seul employé de Cedel Genève.» Un bureau, un ordinateur, un téléphone, c'est tout. «Je ne faisais que comptabiliser les transactions, fournir des conseils sur la fiscalité et les lois suisses. Les fonds étaient gérés par une banque.» Merrill Lynch? «Effectivement.» Selon M.Baumann, il n'y a cependant eu aucune transaction financière entre les deux sociétés dont il assurait la direction. Il poursuit: «La fin de l'activité effective de Cedel Genève remonte à fin 2002. A cette date, les fonds ont été retournés à la maison mère.»
Au Luxembourg, le substitut du procureur Carlos Zeyen répond avec la prudence de mise pour les affaires en cours. Il n'est catégorique que sur un point: «Je n'ai pas pu affirmer, comme mentionné dans la plainte, l'existence d'un transfert suspect vers Jersey. De toute façon, ce serait couvert par le secret de l'instruction.» Il mentionne également qu'aucune raison précise ne l'a amené pour l'instant à s'intéresser à la succursale genevoise de Cedel.
Toute l'affaire revient en somme à une question: quelle est l'origine des «liquidités excédentaires» placée durant un temps, via un prête-nom, à Genève. Edgar Baumann fournit sa propre hypothèse: «Je suppose que ces fonds provenaient des dividendes qui remontaient des sociétés de la holding Cedel international. Cette dernière n'ayant pas d'activité propre, elle pouvait placer cet argent.» Pour les dépositaires de la plainte, il ne fait pas de doute que ces «liquidités» sont d'origine criminelle: corruptions, détournements, trafics... L'enquête tranchera.