MARINA FORTI, IL MANIFESTO
Les deux multinationales du soda sont de nouveau au centre de l'attention. Motif: une commission parlementaire vient de confirmer la découverte d'une ONG écologiste: les boissons gazeuses commercialisées en Inde par les deux marques étasuniennes sont fabriquées avec de l'eau polluée par des pesticides à des niveaux bien supérieurs aux normes en vigueur en Europe.
C'est donc vrai. En Inde, les boissons gazeuses commercialisées par Coca Cola et PepsiCo contiennent bel et bien des résidus de pesticides, et ce à des niveaux supérieurs aux normes européennes en vigueur. C'est à cette conclusion qu'est parvenue une commission d'enquête émanant du Lok Sabha, le Parlement fédéral indien. Elle avait commencé ses investigations en août dernier, au lendemain de l'alerte publique déclenchée par le Centre pour la science et l'environnement (CSE), une organisation non gouvernementale (ONG) écologiste basée à New Delhi qui diffuse, entre autres, le bimensuel Down to Earth.
Cette ONG avait analysé trois échantillons pour chacune des douze boissons gazeuses mises en vente par les deux multinationales étasuniennes. Selon elle, le résultat était accablant: les liquides contenaient des substances couramment utilisées, en Inde, comme insecticides agricoles ou domestiques. Et le CSE de rebaptiser ces boissons la «sale douzaine».
GUERRE DES ANALYSES
Dénoncées, Coca Cola et PepsiCo ont immédiatement rejeté les accusations dont elles faisaient l'objet et annoncé, dans la foulée, qu'elles allaient conduire leurs propres analyses sur les boissons incriminées. Celles-ci avaient bien établi qu'il y a avait des traces de pesticides, mais que leur niveau se situait dans les normes ou était carrément inférieur. Les bouteilles et autres canettes n'ont alors pas été retirées du marché. Les ventes, toutefois, ont subi un net recul. Quelques mois auparavant, le CSE avait également entrepris d'effectuer des analyses sur l'eau vendue en bouteilles sous les marques les plus répandues. Là encore, les experts ont détecté la présence, hors normes, de résidus de pesticides.
Dans les douze sortes de boissons gazeuses commercialisées par Coca Cola et PepsiCo, les chercheurs ont trouvé des traces de lindane, un pesticide organochloré. Ses effets sur le système nerveux des mammifères sont connus, tout comme les conséquences carcinogènes qu'il peut entraîner. Or ce produit a été décelé dans tous les échantillons analysés. Ses concentrations pouvaient atteindre 0,0008 milligrammes par litre, c'est-à-dire environ quarante-deux fois la limite maximale admise dans l'Union européenne (UE).
Des traces de DDT et autres métabolites étaient aussi décelables dans huit échantillons sur dix, qu'ils aient été prélevés dans les boissons Coca Cola ou Pepsi. Et presque tous contenaient des résidus de malathion pouvant atteindre un niveau cent trente-sept fois supérieur aux normes UE. Lorsqu'il atteint le foie, cet insecticide dégage une substance mutagène qui peut être létale pour le système nerveux central.
PROBLEME PLUS VASTE
Voilà donc qu'une commission parlementaire vient aujourd'hui de confirmer que le CSE avait vu juste. Sur le plan de la méthode, les experts ont effectué des analyses sur de «nouveaux échantillons», confiés à deux laboratoires à Mysore et à Calcutta. Ces deux centres ont certifié ce que tout le monde soupçonnait ou savait déjà: les traces de pesticides dépassent de loin les limites acceptables. Mais la commission n'a malheureusement pas le pouvoir d'imposer des sanctions (de retirer les boissons du marché, par exemple), mais elle peut avancer des recommandations. C'est ce qu'elle a fait, en demandant au gouvernement d'établir des normes plus contraignantes pour les boissons gazeuses et autres sodas. Pour ce faire, elle a conseillé aux ministres de suivre les lignes directrices établies par l'UE – et de s'aligner sur les nouvelles normes relatives aux eaux en bouteilles entrées en vigueur le mois dernier sur le Vieux-Continent.
Sur ce point, le CSE fait pour sa part observer que, en Inde, les normes UE devraient aussi être renforcées ou intégrées à d'autres mesures légales. Car le problème concerne l'eau polluée des nappes phréatiques qui est utilisée pour fabriquer les boissons gazeuses. En ce sens, il concerne aussi la consommation d'eau potable (minérale ou purifiée vendue en bouteilles).
BAISSE DES VENTES
En attendant que les autorités prennent conscience de l'ampleur du problème, en Inde, pour l'heure, le marché des boissons est contrôlé par les deux multinationales étasuniennes. C'est en 1991, c'est-à-dire avant la nouvelle politique d'ouverture de l'économie indienne, que PepsiCo s'était installée dans le pays. Et, deux ans après, Coca Cola décidait de revenir dans ce pays, qu'elle avait quitté en 1997 après l'adoption d'une loi sur les investissements. Voulue par Indira Gandhi, celle-ci imposait aux sociétés étrangères la cession de la majorité de leurs actions à des groupes nationaux.
Après leur arrivée, les deux groupes n'ont pas tardé à racheter tour à tour les entreprises locales de boissons et à acquérir les principales marques. Il est toutefois difficile de connaître les parts de marché qu'occupent les deux géants étasuniens. En Inde, ces données sont jalousement gardées car la compétition que se livrent les deux groupes est rude, et il vaut mieux ne pas répandre des informations qui peuvent favoriser la concurrence. Mais l'on sait que, à l'échelle mondiale, pour les deux multinationales du soda, l'Inde représente un petit pourcentage du volume mondial des ventes. Personne, cependant, ne veut perdre un marché qui dégage invariablement des marges bénéficiaires. C'est pourtant bien ce qui risque d'arriver à Coca et à Pepsi, car leurs ventes ont lourdement baissé. L'enquête du CSE, d'abord, et celle de la commission parlementaire, ensuite, ont fait résonner un grand coup sur la porte des deux géants étasuniens du soda.
Traduit et adapté par
FABIO LO VERSO