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Mumbai a déjà tenu son pari... malgré les critiques

Paru le Vendredi 16 Janvier 2004
   SIMON PETITE, MUMBAI    

Solidarité FORUM SOCIAL MONDIAL - Près de 90 000 délégués altermondialistes sont annoncés au quatrième Forum social mondial, qui débute ce soir à Mumbai.
Que le Forum social mondial (FSM) puisse se tenir en Inde représente déjà un énorme succès en soi», glisse Walden Bello, poursuivi par une nuée de journalistes. L'ONG Focus on Global South est l'une des rares organisations asiatiques à avoir participé aux trois premières éditions à Porto Alegre (Brésil). Il a de quoi être soulagé le professeur philippin: près de 90 000 délégués devraient participer au quatrième FSM, qui s'ouvre aujourd'hui à Mumbai (ex-Bombay). Le record de Porto Alegre, qui avait attiré 100 000 militants l'année dernière, n'est pas loin. Hier devant la presse, les organisateurs indiens n'ont pas manqué de le souligner, notamment à l'intention de leurs détracteurs.
Les critiques? Elles viennent principalement d'un autre forum intitulé «Mumbai Resistance 2004» et qui se veut plus radical que le FSM. En longeant l'autoroute qui mène vers le nord, on peut lire des slogans «Smash capitalism» peints sur les piliers et estampillés «MR 2004». Cette rencontre ouvrira ses portes samedi. Elle a été convoquée par certaines organisations paysannes et des mouvements maoïstes d'Asie.


GRANDE MANIF

Après s'être sorti du trafic démentiel de Mumbai, c'est à l'ouest de l'autoroute qu'on rejoint l'immense «NESCO grounds». Un ancien terrain industriel, qui ne sera pas de trop pour accueillir les 1200 conférences, séminaires et autres panels prévus jusqu'au 20 janvier. Le lendemain étant réservé pour une grande manifestation «proche» du centre-ville.
Sur le NESCO grounds, les volontaires du FSM continuent d'affluer. «Avant, je croyais qu'il n'y avait que Microsoft», s'excuse presque une jeune Indienne chargée des relations avec la presse. De fait, tous les ordinateurs du FSM sont dotés du système alternatif Linux. Les premiers délégués prennent leurs marques: Français, Italiens, mais surtout Sud-Asiatiques, comme cette délégation vietnamienne venue avec deux victimes de l'agent orange déversé par les Etats-Unis il y a plus de trente ans.
Plus de 1000 Pakistanais se sont également accrédités, annoncent les organisateurs. Reste à savoir si le gouvernement de Dehli leur octroiera un visa... Par contre, la Chine, l'autre géant asiatique, brillera par son absence.
Il n'en reste pas moins que ce quatrième FSM sera dominé par les mouvements indiens (75% des participants). Mais lesquels exactement? C'était, hier, la seule préoccupation du conseil international, le nom donné à l'instance directrice des forums sociaux mondiaux et qui a confié l'organisation de la quatrième édition à l'Inde.


LA CONTROVERSE FORD

Car les critiques du MR 04 ont eu un large écho en Inde... et au-delà. Le débat s'est cristallisé autour du financement du FSM, et particulièrement sur le fait que la dernière édition à Porto Alegre a été partiellement financée par la fondation Ford. Les organisateurs du MR 04 en ont déduit que le FSM avait été «récupéré par les forces impérialistes» pour servir de soupape à la contestation altermondialiste.
«Nous n'avons accepté aucun fonds de la fondation Ford. Seul un quart des 2,4 millions de dollars de notre budget vient des Etats-Unis, mais il n'y a pas de grosses contributions», rétorque Nandita Shah, qui fait partie du Forum social local.
«Le FSM n'est pas une entité politique en soi mais un espace de discussion et d'élaboration de stratégies. Les organisateurs du MR 04 auraient pu mettre sur pied un séminaire sur le financement du FSM mais ils ne l'ont pas voulu», explique Kamal Chenoy, avec une pointe d'agacement. «Il y a aussi au sein du MR 04 des rébellions armées, qui, par principe, ne peuvent faire partie du FSM», continue ce membre d'un mouvement pacifiste actif contre la course aux armements nucléaires que se livrent le Pakistan et l'Inde. L'organisation revendique près de 400 000 adhérents.


APPEL À L'ACTION

Autre indication de la représentativité du FSM, 30 000 délégués dalits (lire ci-dessous) sont attendus. «Exclus parmi les exclus, ils sont les premiers à souffrir de la mondialisation néolibérale imposée à l'Inde», explique Ashok Bharti, du Conseil national pour les droits humains des dalits.
Et puis ce serait une erreur de dresser les deux forums l'un contre l'autre. Les organisateurs du FSM ont ainsi rappelé que certaines personnalités prendront part aux deux événements. C'est le cas de l'écrivaine Arundhati Roy ou de Medha Paktar. «Le FSM constitue un instrument unique», plaide l'activiste, célèbre pour son combat contre un projet hydroélectrique qui a déjà englouti des milliers de villages en Inde centrale. «Les politiques néolibérales, corruptionistes et militaristes ne doivent pas seulement être analysées!» L'appel à l'action résonne encore dans le hall principal, qui se remplira ce soir pour l'ouverture du quatrième FSM.



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Les intouchables convergent de tout le pays

   NAIMA BOUTELDJA, MUMBAI    

Apres avoir sillonné l'Inde pendant plus de cinq semaines, quatre délégations de dalits («intouchables») composées chacune d'une vingtaine de militants, d'étudiants et de cadres associatifs s'apprêtent à traverser la mégapole indienne Mumbai, pour l'ouverture du quatrième Forum social mondial. La «Dalit Shadhikar Rally» (Marche des dalits pour l'affirmation de leurs droits) a démarré le 6 décembre dernier de quatre métropoles régionales indiennes – Jummu et Delhi au Nord, Calcutta à l'Est et Kanyakumar au Sud – à l'initiative de la Campagne nationale pour l'accès des dalits aux droits fondamentaux (NCDHR). Elle est la concrétisation de plusieurs mois de discussions entre militants et représentants dalits portant sur les liens entre les problématiques de la mondialisation contemporaine et celles relatives aux droits des «intouchables».
Organiser une marche de convergence sur Mumbai a été considéré comme le meilleur moyen d'atteindre les nombreuses populations dalits à travers tout le pays et de porter leur voix dans l'arène internationale du FSM.


L'APARTHEID CACHÉ

Les quatre délégations auront au total parcouru une distance de 20 000 km. Elles ont été accueillies dans près de 1000 villes et villages de dix-huit Etats fédéraux par la presse et les organisations locales. Des centaines de réunions publiques rassemblant parfois des milliers de personnes ont été organisées dans chaque lieu d'accueil ainsi que des évènements culturels dont une exposition d'affiches, «L'Apartheid caché», conçue par ANHAD (Agir maintenant pour l'harmonie et la démocratie) et qui traitent des discriminations auxquelles sont confrontés les dalits.
Bien qu'aboli dans la Constitution de 1950, le système de castes est toujours en vigueur en Inde. L'accaparement du pouvoir par les élites et les classes moyennes ainsi que la corruption généralisée à tous les échelons de la politique indienne rendent inapplicables, dans la majorité des cas, les textes adoptés en faveur des classes opprimées.
Environ 200 millions d'Indiens, soit un cinquième de la population nationale, sont considérés comme souillés dans un système régi par une idée de pureté symbolique liée au statut de naissance et à l'activité des individus. Les populations dalits sont régulièrement victimes de violences physiques contre lesquelles elles n'ont le plus souvent aucun recours juridique au niveau local, la police se trouvant être l'un des plus grands oppresseurs. Selon NCDHR, il existe 154 formes d'«intouchabilité»; dans de nombreuses villes, les dalits n'ont pas accès aux points d'eau publics, et se voient refuser l'entrée dans les temples, les restaurants, les hôtels.


COLLECTER LES REVENDICATIONS

Sur le trajet de Jummu, des militants dalits ont ainsi été refoulés du temple Nathwara de l'Etat du Rajasthan, début janvier, sous le prétexte que les autorités locales n'étaient pas en mesure de garantir leur sécurité.
Tout au long du parcours les marcheurs ont collecté des informations par l'intermédiaire des individus et organisations engagés dans la lutte pour la reconnaissance des droits des dalits, afin d'identifier les défis principaux auxquels ils doivent faire face à l'ère de la mondialisation néolibérale.
Leur revendication essentielle est de s'affranchir d'un système social et culturel qui maintient la majorité d'entre eux par naissance et hérédité dans des conditions morales, sociales et économiques abjectes, et d'accéder pleinement à l'égalité des droits et à la dignité humaine.
Le slogan de la marche – «Les dalits réaliseront un autre monde» – est un clin d'oeil au mouvement altermondialiste. La pertinence de leur présence au FSM réside d'abord dans la nécessité de créer et de renforcer les liens avec les organisations et réseaux internationaux engagés dans des luttes communes et de donner une visibilité internationale aux conditions dans lesquelles ils sont maintenus par le Gouvernement indien, alors que ce pays est signataire de traités internationaux garantissant l'égalité des droits de tous les citoyens.


AU FORUM POUR EXISTER

Selon Bharat Kale, coordinateur de la marche, «la question des dalits bien qu'elle soit très spécifique rejoint de nombreuses questions traitées lors des forums sociaux. Les questions liées aux discriminations, à l'exploitation économique, et en aval la question du droit pour chaque individu à des conditions de vie décentes en terme de santé, d'éducation, et d'accès à la terre et à l'eau. Sur le plan politique, les questions de démocratie, de représentation et de participation sont également centrales pour les dalits. Enfin notre culture, comme celle de tous les peuples opprimés est doublement bafouée par les élites nationales dans un premier temps mais aussi et de plus en plus par la culture occidentale. Ce que nous souhaitons avant tout, c'est mettre notre gouvernement devant ses responsabilités.»
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RENCONTRE AVEC DES ADIVASIS

Avez-vous malgré tout des moments de festivités et de joie?» «Non», répondent d´emblée plusieurs voix. «Il y a quand même la musique», fait remarquer un jeune. Tous approuvent, quelques-uns vont vite chercher des instruments et bientôt tout le groupe se met à chanter. La scène se passe à Chabri, hameau perdu en rase campagne dans la région de Pune, dans l'Etat indien du Maharashtra. Ses habitants, des familles d'Adivasis (groupes aborigènes marginalisés), accueillent une dizaine de membres de la délégation suisse qui se rend au Forum social mondial (FSM). Et évoquent leurs difficultés au quotidien.
Entre quelques cahutes de terre cuite et de paille, sur la petite place du village à peine ombragée par quelques arbrisseaux, les Adivasis sont assis en demi-cercle, femmes et hommes séparés. Face à eux, leurs visiteurs étrangers. Questions et réponses sont formulées en français ou en anglais, puis traduites de l'anglais vers l'hindi et de l'hindi au marathi, la langue locale.


60 CENTIMES PAR JOUR

La rencontre a été organisée par le coordinateur pour l'Inde d'Action de Carême. Chabri fait partie des 2000 villages d´Adivasis et de dalits («intouchables») qui, dans neuf Etats du pays, bénéficient de l'appui des 600 animateurs rétribués par l'oeuvre d'entraide helvétique pour les sortir de l'asservissement où les tiennent des propriétaires terriens. Finalité: qu'ils possèdent leur propre terre. Ces populations mises au ban de la société, à l'écart du système des castes, ont contracté une dette envers les seigneurs de la terre. Pour la rembourser, hommes et femmes n'ont d'autre choix que de travailler pour eux dans les champs au jour le jour. Pour un salaire de misère encore amputé par les remboursements.
«Notre paie se monte normalement à 20 roupies (environ 60 centimes) par jour pour les hommes et 15 pour les femmes, mais souvent nous n'en touchons que les trois-quarts ou la moitié», témoigne ainsi le chef de Chabri. Incapables dans ces conditions de subvenir à leurs besoins de première nécessité, ces parias doivent à nouveau emprunter, toujours à des taux prohibitifs.
Pour mettre fin à ce cercle vicieux, les animateurs du programme d'Action de Carême leur montrent comment constituer une petite «banque» villageoise qui prête sans intérêts ou à un taux très modique. A Chabri, où le groupe de délégués s'est rendu mardi, chaque famille verse 5 roupies par mois dans la caisse commune. Le petit fonds constitué permet d'accorder des prêts pour les besoins fondamentaux, comme les frais de santé. Sur le même principe, certaines communautés montent aussi une banque du grain, une réserve de nourriture qui leur évite de demander de l'argent aux propriétaires pour se procurer des vivres dans les moments difficiles.
Grâce au programme, les habitants de Chabri parviennent à se sortir peu à peu de leur dépendance. Ceux d'un autre village adivasi visité le lendemain dans la région d'Aurangabad ont déjà réussi à se libérer de leur dette. Menacés par les propriétaires et une administration souvent complice, ils luttent maintenant pour faire reconnaître leurs droits sur les terres qu'ils cultivent.
Au terme des deux jours de visite, Lothar Seethaler, responsable du programme indien d'Action de Carême, se réjouit des progrès qu'il a pu constater sur le terrain. Le lent travail d'organisation réalisé grâce aux coordinateurs locaux permet aux groupes cibles d'améliorer leur condition à long terme, ce que ne feraient pas des dons ou des actions ponctuelles.
Trois autres organismes membres de la Communauté de travail (CT) des oeuvres d'entraide suisses, qui organise le déplacement des Helvètes inscrits au Forum social de Bombay, sont présents en Inde. Depuis lundi, chacun a pu présenter des projets de coopération à une partie des délégués. Swissaid a montré des projets d'aide à des producteurs traditionnels de sel et à des pêcheurs de la côte sud de Mumbai qui souffrent de l'impact de l'industrialisation. Caritas un projet d'aide à un groupe d'Adivasis du Rajastan luttant contre la sécheresse. Enfin, l'Entraide protestante suisse a fait visiter un projet de droit à la terre et d'accès à l'eau pour des dalits du Karnataka. MATHIEU CUPELIN/ATS



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