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Bioterrorisme à l'Université

Paru le Mardi 04 Novembre 2003
   MANUEL GRANDJEAN    

International Qui veut la peau de Thomas Butler? Le procès de ce savant de la Texas Tech University (TTU) s'est ouvert hier aux Etats-Unis. Il risque une amende de 17 millions de dollars et 469 années de prison. Son crime présumé: avoir importé illégalement de Tanzanie des souches de la bactérie de la peste, maladie dont il est l'un des spécialistes. Mais les échantillons ont été volés ou détruits, selon les dires contradictoires de l'accusé. La communauté scientifique a protesté contre des charges qu'elle juge manifestement disproportionnées. Si le gouvernement des Etats-Unis voulait faire un exemple, il ne s'y prendrait pas autrement. Dans le cadre d'une lutte contre le bioterrorisme dopée par les attentats à l'anthrax en 2001, la leçon à l'adresse des savants peu scrupuleux paraît clair: «On ne joue pas avec la santé de la population.» Seulement, à y regarder de plus près, les choses ne sont pas aussi simples.
Le département pour lequel Thomas Butler travaillait entretient des relations étroites avec une structure nommée Institute for Environnemental and Human Health. Derrière ce nom plein de promesses se cache un centre de recherche financé très majoritairement par l'armée pour ses travaux sur les armes bactériologiques. La structure sert de cheval de Troie à l'armée pour investir la recherche civile.
L'organisation The Sunshine Project, une ONG qui enquête sur le développement des armes biologiques, a ainsi trouvé dans les comptes de la Texas Tech University la trace de contrats militaires en cours pour un montant de 7,5 millions de dollars. Avec ses travaux sur la peste du plus haut intérêt militaire, Thomas Butler était au centre de ce système. L'armée était indirectement son véritable employeur.
L'armée qui «élimine» un savant pour protéger le secret de ses recherches, le procédé n'a rien de nouveau. L'affaire Frank Olson fournit un précédent célèbre. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce savant a travaillé pour la CIA au développement d'armes biologiques, notamment l'anthrax. Mais, devenu trop imprévisible, il a été assassiné par ses employeurs en 1953.
Le procès de Thomas Butler a donc certainement valeur d'avertissement, mais dans un registre qui diffère de la version grand public. Entendre: «Lorsque l'on bénéficie des largesses du Pentagone pour ses travaux, aucune indiscrétion n'est permise et aucun faux pas toléré.»
Il s'agit, bien sûr, étant donné l'extrême dangerosité des agents manipulés, de ne prendre aucun risque de fuite. On sait aujourd'hui que la souche d'anthrax utilisée pour les attentats de 2001 provenait des laboratoires de l'armée... Mais il s'agit surtout de protéger le secret qui entoure l'activité dans le domaine. Quelles conséquences si l'on venait à savoir que les USA travaillent d'arrache-pied à la fabrication de nouvelles armes de destruction massive et enfreignent allègrement la Convention sur les armes biologiques?
Car il ne fait pas de doute que, sous le couvert du développement de contre-mesures contre le risque terroriste, Washington développe des moyens offensifs. Toujours selon The Sunshine Project, les chercheurs étasuniens sont ainsi en passe de recréer en laboratoire le virus de la grippe espagnole, une maladie virulente qui a tué plus de 20 millions de personnes en 1918.
Le procès Butler n'est pas seulement celui d'un savant distrait et peu rigoureux. C'est celui d'un Etat qui ment à ses citoyens, prétendant les protéger en créant des armes incontrôlables. C'est celui d'une communauté scientifique qui se fait complice de ce projet insensé.



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