MICHELE GIORGIO, JÉRUSALEM, IL MANIFESTO
Elle est située dans une localité secrète quelque part au milieu de l'Etat hébreu. Elle est inaccessible, tant pour les députés de la Knesset que pour les délégués de la Croix-Rouge. Dans la prison 1391 sont enfermés des prisonniers politiques libanais et palestiniens. Les conditions de détention sont déplorables, le traitement des prisonniers constitue une violation claire des droits humains. Jusqu'à hier, tout le monde ignorait ou faisait semblant d'ignorer l'existence de ce lieu.
Elle n'a pas de nom, mais possède un numéro d'identification: 1391. Elle se situe dans une localité dans le centre du pays, non loin d'une autoroute. Voilà tout ce qu'on peut en savoir. Il n'est pas permis d'en rapporter d'autres détails, car, officiellement, la prison 1391 n'existe pas. Elle n'est pas signalée sur les plans officiels de l'Etat hébreu. Les clichés qui ont été pris par les satellites ou par les avions se bornent à montrer un point blanc. C'est le «Guantanamo» d'Israël, un pénitencier occulte qui est resté caché durant une vingtaine d'années.
Le plus prestigieux des quotidiens israéliens, Haaretz, vient pourtant d'en dévoiler le secret, en ouvrant un nouveau chapitre inquiétant sur la violation des droits humains dans un pays qui se définit comme l'unique démocratie au Proche-Orient. Il y a quelques jours, le journal a publié la première partie d'un long article signé par le journaliste Aviv Lavie. Celui-ci mérite un éloge pour le professionnalisme et le courage dont il a fait preuve. Des anciens ministres et des hauts fonctionnaires d'Etat disent en ignorer l'existence.
ABUS ET TORTURES
Mais si l'ancien ministre de la Justice David Libai (du gouvernement d'Yitzhak Rabin) affirme ne pas avoir été mis au courant, un autre garde des Sceaux, Dan Meridor, a en revanche admis avoir toujours eu connaissance du site 1391, sans avoir visité les lieux pour autant. C'est ce qui a provoqué l'initiative de Zahava Gal-On, une parlementaire du Meretz, le groupement de la gauche sioniste. Elle a demandé de pouvoir accéder à la prison. A ce jour, aucune autorisation ne lui a pas été accordée.
«Les détenus, bandés, menottés et placés dans des cellules sans lumière, n'ont aucune idée de l'endroit où ils se trouvent. Ils ne peuvent pas recevoir de visite», écrit Aviv Lavie dans son article, en soulignant que même le CICR n'a pas d'accès à ce lieu tenu secret, en violation des accords internationaux. Dans la prison 1391, située au centre d'une base militaire de l'armée israélienne, les prisonniers vivent ainsi dans des cellules de 2,5 mètres carrés. Seules les personnes «illustres» ont droit à plus d'espace: 2,5 mètres sur 4. Les cellules d'isolement ne dépassent pas 1,5 mètre carré. Les toilettes constituent un luxe: un trou dans le sol de la cellule est tout ce que la prison peut offrir. Les détenus ont droit à une heure d'air par jour. Le reste du temps, ils le passent dans des locaux privés de fenêtres, éclairés par une lumière artificielle.
Les repas sont les mêmes que ceux consommés par les gardiens. Trois fois par jour, un militaire frappe à la porte des cellules. Les détenus se couvrent la tête, ils voilent leur visage avec un sac et soulèvent les bras vers le haut. Ce n'est qu'après avoir accompli ce rituel qu'ils reçoivent leur nourriture. Les interrogatoires sont conduits d'une façon très dure par les hommes de l'intelligence militaire israélienne (la fameuse Unité 504, qui, dans le passé, a surtout oeuvré en territoire libanais). Mais le Shin Bet –le service secret intérieur– a aussi utilisé cette prison depuis le début de la nouvelle Intifada pour y mener ses interrogatoires secrets. Par ailleurs, les témoignages qui ont été recueillis par le journaliste Aviv Lavie parmi les soldats qui ont été assignés à la prison 1391 confirment que, dans ces lieux, il y a bel et bien eu des abus et des tortures.
ENFERMÉS SANS PROCÈS
Mais qui sont les prisonniers de la 1391? Le quotidien Haaretz a soulevé cette brûlante question. L'article de son journaliste n'y répond qu'en partie. Mais, surtout, il ne parvient pas à faire la lumière sur les Palestiniens qui sont enfermés dans la prison. Il s'agit peut-être des chefs de groupes armés arrêtés dans les territoires occupés durant les trois ans qu'a duré l'Intifada. Il est en tout cas certain que le pénitencier 1391 a hébergé et continue d'héberger des prisonniers libanais, parmi lesquels figurent le cheikh Abdel Karim Obeid et l'ancien commandant chiite Mustafa Dirani. Ces deux hommes ont été kidnappés au Liban, respectivement en 1989 et 1994. En échange de leur libération, les autorités leur ont demandé des informations sur le sort des soldats israéliens disparus lors des actions militaires, à commencer par le pilote Ron Arad.
Le cheikh Abdel Karim Obeid, l'un des leaders spirituels bénéficiant d'un grand soutien parmi les chiites libanais, a quitté sa cellule pour la première fois après treize ans d'enfermement, à la fois pour des raisons de santé et pour assister à la délibération de la Cour suprême sur sa requête de libération (qui a été rejetée). Durant environ onze ans, ce cheikh a purgé sa peine en compagnie d'Hashim Fahaf, un jeune homme qui se trouvait par hasard dans sa maison lors du kidnapping. Avant de rentrer chez lui, il a dû attendre que la Cour suprême israélienne émette sa sentence (tout comme dix-huit autres Libanais qui, comme M.Fahaf, n'ont jamais eu de procès). La décision, favorable, n'est tombée que onze ans après son arrestation.
UNE PRATIQUE COURANTE
On sait que cheikh Abdel Karim Obeid et l'ancien commandant chiite Mustafa Dirani ne sont plus enfermés dans la prison 1391. Actuellement, ils se trouvent dans le pénitencier d'Ashmoret, se situant aux alentours de Kfar Yona, au nord de Tel Aviv. Le «dossier» concernant M.Dirani est, lui, parvenu à atteindre les sphères politique et diplomatique pour devenir l'un des plus graves cas de violation des droits humains à l'encontre d'un détenu en Israël. M.Dirani a accusé l'un des officiers responsables des interrogatoires –connu sous le nom de «George»– d'avoir ordonné à un soldat de le violer et de le torturer en lui insérant un bâton dans le rectum. Le fameux George a rejeté ces accusations, mais plusieurs soldats ayant travaillé dans la prison secrète ont admis «qu'obliger les détenus à se déshabiller et les menacer de violences sexuelles était une pratique courante».
La magistrature israélienne a décidé de mettre son nez dans l'affaire. Et George a été obligé de quitter l'armée. Selon le quotidien Haaretz, ses anciens camarades ont paradoxalement qualifié cette «punition» «d'excessive», car pour eux «il n'est pas juste» qu'une seule personne paye pour ce que beaucoup d'autres ont planifié et mis en place.
Traduit et adapté par Fabio Lo Verso.
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