CORINNE AUBLANC
SANTÉ - Alors que, cet été, les hôpitaux suisses ont dû multiplier leurs appels auprès de la population, la sélection des donneurs face aux risques reconnus ou suspectés complexifient les collectes.
A l'instar des réserves d'eau, les stocks de sang humain ont largement pâti de la période estivale. A Genève comme dans le reste de la Suisse, les institutions hospitalières ont dû se démener pour se procurer le précieux liquide. Cependant, les causes de pénurie liées à la saison (lire ci-dessous) n'ont fait qu'alourdir la tendance à une mobilisation moindre des donneurs – notamment les jeunes– enregistrée ces dernières années. Un déficit de sensibilisation de la population? Les campagnes d'information ne manquent pourtant pas. Alors, aurait-on peur, aujourd'hui, de donner son sang?
Intitulé «Don du sang et droits humains», un colloque organisé par la Société académique de Genève et la Faculté de médecine abordait dernièrement les enjeux éthiques et de santé publique dans ce domaine, en évoquant largement la notion de sécurité sanitaire liée à la transfusion sanguine. Avec notamment les difficultés nouvelles posées par la collecte de sang et par la sélection des donneurs face aux risques reconnus ou suspectés dans les pays industrialisés.
En préambule, organismes de collecte, médecins et associations de donneurs invités à cette table ronde rappelaient qu'indispensable à la médecine, le don du sang volontaire constitue également un moyen d'intégration à la société. Sans oublier qu'il fait aussi l'objet d'un marché et de campagnes de sensibilisation auxquelles participent les organisations humanitaires. Le tout dans un contexte marqué par «l'affaire» du sang contaminé, qui a largement dépassé les frontières françaises, et qui a façonné les récentes campagnes, désormais axées sur la responsabilité des donneurs.
LA PLACE DU DONNEUR
En dépit du manque de réserves sanguines, «pour donner son sang aujourd'hui, il faut s'accrocher», relevait un responsable de collecte. Et de souligner que, depuis dix ans, la transfusion n'est plus seulement vue sous l'angle de l'héroïsme. Le donneur est aussi devenu une «personne inspectée, voire suspectée». Car la logique médicale de recherche et de réduction des risques prévaut. Reste à savoir où et comment sont élaborées les règles. Et comment elles sont perçues par les acteurs au centre du processus: les donneurs.
D'autant qu'en Suisse, comme dans les pays voisins, la sévérité des conditions «d'aptitude» au don est régulièrement renforcée. Corollaire, la crainte, pour le donneur potentiel, réside essentiellement dans le fait d'avoir à assumer un refus de son sang par les structures collectrices. Quant à ces dernières, elles se retrouvent prises en étau entre le besoin de recruter de nouveaux donneurs et les principes de précaution exigés en matière de maniement du sang. D'où multiplication des procédures de contrôle qui ont de quoi décourager tout candidat. Tandis qu'à Genève, par exemple, le Centre de transfusion sanguine manque de donneurs sains pour garder ses stocks à flot.
QUATRE PILIERS
Procédés draconiens? Ce serait oublier un peu vite que le sang récolté est destiné... à être transfusé, rappelle le corps médical. Tout risque de transmission de virus comme l'hépatite, le sida, la syphilis, ou de parasites doit par conséquent être exclu. En Suisse, c'est le Service de transfusion, société de droit privé émanant de la Croix-Rouge suisse, qui produit les règles. Avec la mission d'approvisionner l'ensemble de la population suisse avec du sang «le plus sûr possible», selon son directeur médical, le Dr Guy Levy.
La sélection des donneurs s'appuie sur quatre piliers. Les deux premiers reposent sur l'approche épidémiologique –si le donneur a été exposé à un risque de maladie infectieuse, il est temporairement ou définitivement écarté – et le dépistage –avec le fait qu'en biologie, un diagnostic n'est jamais fiable à 100%.
De nature politique, le troisième pilier fait intervenir le fameux «principe de précaution». Tout en sachant qu'il n'est pas nécessaire d'avoir une preuve scientifique pour prendre des précautions vis-à-vis de la population. Exemple? La maladie de la vache folle.
L'angle médiatique constitue enfin le dernier pilier de l'édifice: «Lorsqu'une mesure de précaution est prise par un pays, il arrive qu'elle entre également en vigueur dans un Etat voisin, pour l'unique raison qu'il pourrait être difficile de répondre à la question «pourquoi pas vous?» posée par les médias», résume le Dr Levy.
LE RÔLE DES ASSOCIATIONS
Quant à la mise en application de ces règles, elle revient au médecin collecteur. Concrètement, c'est lui qui doit, le cas échéant, gérer le refus de transfusion auprès d'un donneur. Or les conditions ne s'y prêtent pas toujours, selon Dr Nicole Coudurier. Par manque de temps ou de formation du personnel médical.
Par ailleurs, les institutions communiquent peu sur les règles du don. Ce qui entraîne des difficultés de gestion sur le terrain. Ainsi, en France, les transfusés ne peuvent, par principe de précaution, définitivement plus donner leur sang, alors que ces personnes se sentent redevables envers la société. Or ces règles ne figurent pas sur les affiches de campagne.
D'où le rôle capital joué par les associations, qui «trient» les donneurs sérieux en amont, et se chargent d'expliquer aux exclus mécontents les règles de sécurité. A noter qu'il est plus facile de discuter avec un nouveau donneur qu'avec un donneur régulier, relève Martine Michel, responsable d'une association de donneurs. Explication: «Après avoir offert son sang pendant vingt ans, si une nouvelle prescription venue «d'en haut» lui enlève ce droit, le donneur se sent exclu...»
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